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10/04/2008

Le mythe du "trou de la Sécu". Extraits du livre de Julien Duval

Julien Duval est chargé de recherche au CNRS. Ses travaux portent sur le journalisme et sur la protection sociale. Coauteur du "Décembre" trou de la sécu.jpgdes intellectuels français (Raisons d'agir, 1998), il collabore aux Actes de la recherche en sciences sociales et enseigne la sociologie à l'Institut d'études politiques de Rennes et à l'École nationale de la statistique et de l'analyse de l'information (ENSAI).
Sur le site "Le choix des libraires", vous pouvez écouter un enregistrement de Julien Duval exposant les grandes lignes du livre Le Mythe du « trou de la Sécu » et les enjeux de l'analyse.

La note précédente contient une présentation générale de l'ouvrage dont voici quelques extraits (pp. 17-19 et pp. 21-24), tirés du Blog Goudouly.

Source de l'illustration: le blog de Didih.

[...] « Depuis une vingtaine d’années, quelques idées très répandues structurent le débat public en matière de protection sociale : les difficultés financières de la Sécurité sociale, ses sombres perspectives d’avenir, les effets négatifs sur l’économie d’un trop haut niveau des prélèvements... Si ces idées, qui reposent en partie sur des faits avérés, peuvent présenter une certaine cohérence logique, on ne saurait les comparer à des propositions scientifiquement validées.


Ce sont d’abord des lieux communs, nés des rapports de force au sein d’un « jeu politique » dont le fonctionnement a été analysé en sciences sociales [1]. Leur qualité première est de faire consensus parmi les groupes qui prennent le plus activement part au « débat public » : le pouvoir politique, les experts reconnus par celui-ci, les « partis de gouvernement », les journalistes des grands médias, les instituts de sondage. Les raisons qui incitent ces différents agents à promouvoir certaines « vérités » ne relèvent pas de la science pure.

Les responsables politiques, par exemple, ne cherchent pas tant, dans leur discours, à livrer des descriptions rigoureuses de l’état du monde qu’à en donner des représentations qui justifient leur action. De plus, leurs conditions de travail sont marquées par l’urgence. Comme les journalistes, ils doivent régulièrement s’exprimer sur des « dossiers » qu’ils connaissent mal. Dans ces conditions, il est logique qu’ils soient tentés de s’en remettre aux idées reçues, celles qu’ils peuvent défendre sans risque, puisque tout le monde les a déjà admises.

Il n’est donc pas étonnant que la vision dominante en matière de protection sociale, soumise à un examen un tant soit peu rigoureux, se révèle très inconsistante. Des chiffres indiscutables donnent communément lieu à des interprétations ou des conclusions qui le sont beaucoup moins. Il n’est pas rare, non plus, que le débat public s’organise autour de propositions quasi indémontrables, ou accorde sans sourciller une validité générale à un raisonnement vérifié (au mieux) uniquement dans des conditions très particulières. Ainsi, des outsiders du jeu politique (par exemple certains syndicats, partis minoritaires ou intellectuels critiques) formulent régulièrement des objections très argumentées contre tel ou tel lieu commun sans jamais entamer de façon décisive le crédit collectif dont celui-ci bénéficie.

Ces remarques valent pour le « déficit de la Sécurité sociale ». Occupant une place de première importance dans la vision dominante, ce sujet est, à coup sûr, l’un des plus commentés. Les médias suivent attentivement son évolution et le propulsent « à la une » en maintes occasions. Ce qu’ils appellent le « déficit de la Sécurité sociale » correspond, en réalité, aux besoins de financement du régime général. Le chiffre officiel fait les gros titres quand le rapport semestriel de la commission des comptes de la Sécurité sociale est rendu public : parmi beaucoup d’autres informations, ce document comporte les prévisions relatives aux besoins de financement du régime général pour l’année en cours. Mais le célèbre chiffre retient parfois l’attention journalistique en d’autres circonstances : depuis 1995, la Cour des comptes publie un rapport sur la Sécurité sociale qui est remis au Parlement en prévision du vote à l’automne de la loi de financement de la Sécurité sociale. Et, en cours d’année, la presse titrera également sur des chiffres officieux annonçant un dépassement des prévisions officielles. [...]

De fait, c’est presque quotidiennement que les médias rappellent l’existence du « trou de la Sécu ». Rares sont les articles sur la Sécurité sociale qui ne s’y réfèrent pas, d’une façon ou d’une autre. Ainsi, le « trou » sert régulièrement d’accroche ou de chute quand les informations télévisées traitent des sujets tels que les escroqueries aux prestations sociales, la médecine, les hôpitaux... La tendance journalistique à assimiler la Sécurité sociale à son déficit est très visible aux anniversaires de la création de l’institution. Les commémorations inspirent alors des reportages évoquant largement, et parfois exclusivement, le « trou » : certains le considèrent comme aussi ancien que l’institution ; pour d’autres, c’est seulement dans les années 1970 qu’il se serait mis à « ronger le système ». Bref, lorsqu’un journaliste qualifie la Sécurité sociale de « système qui produit des déficits » [2], il exprime moins une opinion personnelle qu’une vision très répandue dans les médias.

Les journalistes ont certes de bonnes raisons de s’intéresser au « trou de la Sécu ». Longtemps, une raison technique l’a rendu préoccupant : les administrations de Sécurité sociale étaient dans une quasi-impossibilité matérielle d’emprunter pour couvrir leurs besoins de financement. Mais la focalisation médiatique semble d’abord tenir au montant du déficit : en 2005, 11,6 milliards d’euros. S’ils le qualifient souvent d’« énorme », les journalistes diagnostiquent aussi un état « chronique » et, à ce titre, inquiétant : depuis les années 1990, les besoins de financement du régime général viennent grossir la dette, gérée par la Caisse d’amortissement de la dette sociale (CADES). Outre un risque de « faillite », il arrive également aux médias d’envisager que l’institution soit un jour dans l’impossibilité de verser les prestations sociales.

Ces arguments, qui semblent justifier l’importance accordée au sujet, doivent être relativisés. Le montant absolu du déficit, auquel les médias s’en tiennent généralement, paraît colossal. Mais, rapporté aux sommes en jeu, il ne correspond pas à une part considérable de l’ensemble des recettes du régime général : même en 2005, où il atteint un niveau sans précédent, il n’en représente que 4,3 %. La même année, pour le budget de l’État, le rapport du solde aux recettes s’élève à 18 %. De même, on peut noter qu’en 2005 les besoins de financement de la Sécurité sociale ne constituent que 7,3 % de l’ensemble des besoins des administrations publiques [3].

Si l’importance accordée au chiffre du déficit paraît disproportionnée, on peut aussi discuter de la lecture qui en est régulièrement faite. L’expression « trou de la Sécu » est une sorte d’« obstacle verbal » qui « pousse à une pensée autonome » et tend à fournir « une fausse explication à l’aide d’un mot explicatif »  [4]. Elle invite à penser les finances de la Sécurité sociale sur le modèle du budget d’un ménage. L’analogie est parfois explicite. Pour tel journaliste de télévision, par exemple, il s’agit de problèmes « tout simples » : « le budget d’un ménage, il est composé des revenus et puis on doit s’y tenir, tout simplement »  [5]. L’expression « trou de la Sécu » ne fait pas que nommer un problème, elle renvoie implicitement au principe de l’économie ménagère selon lequel on ne peut pas durablement dépenser plus qu’on ne gagne. Elle renferme ainsi une explication : l’institution est en déficit parce qu’elle vit au-dessus de ses moyens ; et si elle vit au-dessus de ses moyens, c’est qu’elle gaspille ses ressources ou fait des dépenses inutiles.

Des sujets très médiatisés confortent cette thèse : les « abus » entourant le fonctionnement de la Sécurité sociale, ou les escroqueries aux assurances-maladie ou chômage, si souvent rapportées par les radios et les télévisions privées. Certains news magazines en proposent fréquemment des compilations sous la forme de « unes » et de dossiers dénonçant « la grande fraude sociale » ou « ceux qui creusent vraiment le trou de la Sécu ». Depuis 2002, les gouvernements de droite martèlent que le système actuel donnerait lieu à des « fraudes » de plus en plus nombreuses et que les assurés comme les médecins dépenseraient sans compter. Il fut ainsi beaucoup question ces derniers temps de « surconsommation de médicaments », de « nomadisme médical », d’« examens médicaux injustifiés », d’« arrêts de travail abusifs »... sans parler de la « bobologie » : « Les Français vont de plus en plus souvent à l’hôpital pour de petits traitements ou de simples bobos. On donne sa carte Vitale, on ne sait pas combien ça coûte » [6]. [...]"

Notes :

  • [1] Voir Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, « La production de l’idéologie dominante », Actes de la recherche en sciences sociales, 2-3, juin 1976, p. 4-73 ; Patrick Champagne, Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1990 ; Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Raisons d’agir, 1996 ; Pierre Bourdieu, « Science, politique et sciences sociales », Actes de la recherche en sciences sociales, 141-142, mars 2002, p. 9-10.
  • [2] Pierre-Marie Vidal, « Quel modèle ? », Métro, 21 septembre 2005.
  • [3] « Les comptes des administrations publiques en 2005 », Insee Première, 1078, mai 2006.
  • [4] Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1970, p. 21 et 81.
  • [5] LCI, 27 octobre 1994.
  • [6] Journal de 13 heures, TF1, mercredi 28 septembre 2005.

Voir aussi les autres notes réunies sous les catégories "Privatisation de la santé", "Protection sociale en danger" et "L'hôpital public tué par les marchands".

Commentaires

J'ai supprimé un commentaire publié à la fin de cette note il y a quelques jours, et je voudrais dire pourquoi.

L'auteur avait posté exactement le même, à la virgule près, sur quelques autres sites parlant des franchises et de la Sécurité sociale. Mais ce n'est pas ce qui importe. Je mentionne ce détail pour dire que ces phrases sont disponibles ailleurs.
Ce n'est pas non plus les propositions de l'auteur d'enlever les ayant droit, de serrer la vis aux travailleurs, toujours aux travailleurs, etc. Chacun est libre d'avoir ses opinions, de droite comme de gauche. Si l'auteur veut épargner les revenus du capital, ne pas contrôler les prix des médicaments et les dépassements d'honoraires, ne pas réclamer le paiement des dettes de l'Etat à la Sécu, et ainsi de suite, libre à lui... Il prend tel quel le message néolibéral qui dit que la protection sociale est en faillite - et l'amène à la faillite - pour mieux la privatiser... Libre à lui.

Mais je suis une vieille républicaine, et s'il y a une chose que je n'accepte pas, c'est la remise en cause des principes de la République. Je dis bien principes, que je ne confonds nullement avec la mise en pratique actuelle... Une honte!

Mais lorsque l'application historique mauvaise s'accompagnera d'une corruption du sens des principes et d'un abandon des principes, alors là, on sera vraiment dans la ...

Il n'est même pas question de discuter de ça, parce qu'on connaît le raisonnement circulaire de telles argumentations. On connaît aussi l'arsenal, toujours le même, de ceux qui s'en prennent à plus faible qu'eux, coupable de tous les maux...

Faire des étrangers des boucs émissaires, voilà qui a réussi depuis la nuit des temps à détourner l'attention des vrais problèmes... La CMU n'est pas l'apanage des étrangers - c'est un dispositif créé pour des millions de personnes qui sont pauvres à cause d'un système néolibéral où il n'y a plus aucun garde-fou social, pas à cause d'une origine...

Et remettre en question le droit du sol, cela rappelle un passé encore récent et ses conséquences... On commence avec les étrangers, les juifs, les handicapés, les Tziganes, les homosexuels... On les prive de droits, comme le proposait ce monsieur, quoique pas si directement que cela. Non, l'inacceptable est présenté entre les lignes, sous un verni de propos plus "respectables"...

Il ne faut pas que de tels propos se banalisent ou soient acceptés au nom de la liberté d'expression ou de je ne sais quoi d'autre. La liberté sans limites, c'est de l'arbitraire, et le plus fort réussit à imposer ses vues...

La République, elle, n'a ni couleur, ni origine, ni ethnie, ni liens de sang. C'est une adhésion volontaire à un pacte politique et social qui se fout des spécificités des individus. Ce sont des citoyens, et tout le reste est d'ordre privé et ne regarde personne ni ne doit être imposé aux autres. Ils sont unis non pas par la charité, mais par la solidarité - qui est un devoir républicain. Il y en a d'autres, mais ce n'est pas le lieu de les détailler.

Je conseille la lecture des ouvrages de l'excellent Claude NICOLET, historien de la République, et de ceux de Marcel GAUCHET, par exemple sur la Révolution française.
Pas touche aux principes de la République!

Écrit par : Pharmacritique | 01/06/2008

600 millions sur 20 milliards de déficit, c'est dérisoire. Il faut avoir le courage de revoir le fond de l'indemnisation car le déficit n'est pas dû aux médicaments. Il faut cerner les abus (arrêt de travail, cures de complaisance, examens inutiles etc,). Il faut aligner les cotisations des retraités sur les actifs, voire augmenter d'un demi point les cotisations, diminuer les indemnités pour arrêt de travail, ne pas augmenter le prix des consultations des médecins

Écrit par : ensemble | 29/05/2010

Les commentaires sont fermés.

 
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