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08/06/2008

Une analyse économique des coûts cachés des réseaux interactifs ou "web 2.0" : on est loin de la gratuité et de la démocratisation…

Le web 2.0 (Wikipédia et d’autres sites interactifs, contributifs) suscite beaucoup d’engouement et une illusion de démocratisation des contenus, du savoir et du savoir-faire. Cette mise en commun égalitaire, non hiérarchique et désintéressée briserait le modèle pyramidal de transmission du savoir et éliminerait les nombreux intermédiaires dans cette transmission et dans le partage des connaissances (professeurs, journalistes, références qui font « autorité », etc.). Avec les intermédiaires disparaîtraient aussi les conflits d'intérêts.

Des applications sont tentées en médecine aussi (médecine 2.0, Health 2.0), pour contourner la mainmise d’un petit cercle de pontes et autres « autorités » sur l’opinion et sur la formation/ transmission du savoir médical. Ainsi que pour essayer d'assainir le terreau nourricier des conflits d'intérêts et de se débarrasser de certains problèmes que pose la evidence-based medicine (EBM).

Il est certain que la circularité des références, l’argument d’autorité et les autres scories qui résultent de la forte structuration hiérarchique de la médecine finissent par discréditer celle-ci et l’entraîner dans l’irrationalité, comme l’avaient bien vu McCormick et Skrabanek (cf. notre note). Mais la médecine 2.0 est-elle plus démocratique, plus transparente, moins soumise au diktat du profit ?

Un article de Xavier Wauthy paru dans le numéro de mai de la revue Regards économiques décortique les apparences de sociabilité et de partage gratuits pour pénétrer jusqu'aux « mécanismes économiques sur lesquels s’appuie le développement des réseaux sociaux et des sites contributifs du Web 2.0. La gratuité d’usage, érigée en norme sur Internet, nous y apparaîtra comme la composante partielle d’un système de tarification plus large, obéissant à une logique de marché multiface. »

L’article s’intitule No free lunch sur le Web 2.0! Ce que cache la gratuité apparente des réseaux sociaux numériques et vaut la peine d’être lu en entier. Rien n'est gratuit, sur Internet non plus! Le titre reprend d'ailleurs une expression qui est aussi le nom d'une association anti-corruption en médecine, No Free Lunch!  dont la devise est de refuser tout cadeau, financement ou repas venant de l'industrie pharmaceutique. Parce que rien n'est désintéressé et gratuit, en fin de compte. "Un cadeau n'est jamais qu'un cadeau", comme le dit un article de référence d'Ashley Wazana analysant l'influence des firmes pharmaceutiques sur les habitudes de prescription des médecins et donc sur les chiffres de vente de tel médicament (Is a gift ever just a gift?). Il s'agit toujours d'un investissement et de l'attente du retour sur cet investissement.

La médecine 2.0 a évidemment des spécificités, et Wikipédia n'est pas la même chose que Facebook. Certes. Il n'empêche que l'analyse économique peut les prendre ensemble, puisqu'ils sont régis par les mêmes logiques économiques structurantes. Il y aurait beaucoup d'arguments permettant de penser une bonne partie de la médecine 2.0 - comme du web 2.0 dans son ensemble - comme étant une simple actualisation néolibérale, un ajustement du capitalisme à sa propre évolution technique. Cet ajustement paraît briser le système en un sens libertaire et être porteur d'un potentiel libérateur. Cela a été perçu ainsi à chaque fois que le capitalisme a changé de phase et s'est actualisé, redynamisé en intégrant mieux l'évolution de ses propres produits techniques et scientifiques comme de l'idéologie correspondante (avec l'interaction réciproque de rigueur entre idéologie et économie / technosciences).

Actuellement, l'individualisme en est arrivé à un stade où tout est centré sur le consommateur et sur l'illusion qu'il doit avoir de créer, de choisir, d'imposer ses vues, d'être un acteur, d'avoir de l'influence, de pouvoir infléchir le cours des choses... Il en va de même pour le patient, qui se voit - grâce aux industriels et au modèle économique, précisément! - de plus en plus comme un client qui choisit ses prestataires de service et contribue même - ô miracle! - à la création et à la légitimation du savoir médical.

On pourrait dire que l'intelligence de ce stade de l'individualisme est de faire passer le soliloque de chacun sur le web "social" pour de la communauté et de la démocratie... (Puisque le terme "démocratie" est très présent dans les textes qui parlent de web 2.0 et médecine 2.0, par exemple avec la variante "démocratie sanitaire", formulation hautement problématique...).

C'est oublier bien trop vite que la démocratie digne de ce nom n'est pas directe, interactive, contributive, etc. C'est une démocratie représentative dont on aurait tort de rejeter le principe, malgré ses innombrables défauts dans la mise en pratique... La représentation veut dire intermédiaires et structures, entre autres. Elle a horreur de l'amorphe, et les exemples historiques de dilution de la démocratie dans une indifférenciation et une homogénéisation gommant les spécificités, les subjectivités au profit d'une mise au pas et d'un nivellement communautaires fournissent les meilleurs arguments à ceux qui formulent cette crainte.

La subjectivité est la première à disparaître dans un tel processus d'involution historique; la subjectivité au sens non pas d'idiosyncrasie, mais au sens fort de capacité de pensée critique et de jugement qui n'en reste précisément pas à l'opinion moyenne et dépasse constamment le "consensus" conformiste. Et cette subjectivité-là - historiquement la plus productive et d'ailleurs la seule qui puisse porter un impératif moral - est malheureusement la première à être censurée par les sites communautaires... C'est l'effet de groupe que la psychologie sociale connaît très bien. (Effet qui peut induire aussi une auto-censure, encore plus difficile à saisir et à faire comprendre, parce qu'elle est souvent prise par l'individu lui-même comme un acte de liberté).

Ce n'est pas ici l'endroit d'une critique poussée de ces conceptions; il suffit de donner à réfléchir à toutes les bonnes volontés qui sapent malgré elles un peu plus cette démocratie représentative par des illusions de communautés, de quelque nature qu'elles soient, y compris virtuelle. Il suffit de rappeler qu'une communauté inclut en excluant. Et que le mot "social" désigne bien plus qu'une forme de sociabilité qui n'est pas dialogique, lorsqu'on en analyse les ressorts.

La sociologie critique a vu venir cette phase du capitalisme depuis les années 60 et en a démystifié depuis longtemps le substrat... économique. Plus l'économie est partout, plus l'idéologie prétend le contraire, pour rendre les choses supportables et ne pas laisser percevoir ce déterminisme de plus en plus fort qui préformate tout, y compris les espaces de liberté qui servent d'alibi. Herbert Marcuse soulignait quelque part l'intelligence et l'extraordinaire adaptabilité d'un capitalisme qui crée même les conditions de sa propre contestation, dans des espaces et selon des moyens définis d'avance, bien entendu, pour être sûr que plus ça change, plus c'est la même chose. Il ne faudrait pas sous-estimer cette inventivité technique de la logique systémique et opérationnelle qui se reproduit par les moyens les plus adaptés à son époque. Le sociologue et économiste Michel Freitag en a parfaitement décrit les rouages.

Je pensais poster juste le lien, mais n'ai pas pu m'empêcher de faire quelques commentaires... Manifestement, je tiens trop de la vieille école... ;-)))

Quelques courts extraits du texte de Xavier Wauthy (pour les plus pressés) :

« Sur le réseau Internet, le Web 2.0 désigne l’ensemble des sites permettant aux internautes d’interagir avec le contenu des pages, et entre eux. Il suscite bien des convoitises et les valorisations boursières des acteurs qui y opèrent ne laissent planer aucun doute sur les perspectives de profits que les firmes privées comptent y dégager.

(…) Le développement des sites communautaires sur Internet, sites dont les contenus sont très largement fournis par les utilisateurs eux-mêmes, s’est donc inscrit dans une perspective résolument marchande. N’en déplaise à ceux qui espéraient y voir fleurir un vent de libertarisme, voire d’utopie communautariste.3 (…)  

Sur le plan économique, on est donc tenté de conclure que les sites sociaux du Web 2.0 recyclent et améliorent les vieilles recettes qui ont permis l’explosion notamment de la télévision privée diffusée par voie hertzienne, ainsi que de la presse écrite. Il s’agit pour l’essentiel d’exploiter, en les magnifiant, des effets de réseaux croisés. La gratuité perçue des contenus consommés apparaît alors comme le pendant naturel des externalités : sur les plateformes multifaces que constituent les réseaux sociaux du Web 2.0, le “gratuit” ne constitue rien d’autre que la mise en oeuvre particulière d’une structure de tarification optimale, en tous points comparable à la tarification du quotidien “Métro”, qui offre de l’information à une audience dont l’accès est vendu à des annonceurs. (…)

[Q]uel est en fait le marché dont nous assistons aujourd’hui à l’émergence sur les réseaux du Web ? Un scénario avancé est celui d’une convergence numérique totale des biens d’information centrée sur le réseau Internet. Dans cette hypothèse, l’essentiel de l’information consommée, des communications échangées transitera par le Web. Les mouvements de concentration récents, tels que le rachat de YouTube par Google, les offres d’achat de Facebook par Microsoft, ou encore les tractations entre Myspace, Yahoo et Microsoft peuvent être compris comme la mise en place accélérée d’un contrôle de l’ensemble de l’accès aux contenus d’information par un très petit nombre d’opérateurs globaux. A supposer que le réseau Internet devienne effectivement le principal vecteur de diffusion des contenus et de transmission des communications, le contrôle des interfaces par lesquelles l’utilisateur “entre” sur le réseau constitue un enjeu capital.  

C’est dans cette perspective qu’il faut évaluer les regroupements observés entre moteurs de recherche, portails divers et sites du Web 2.0 où circulent des contenus. Mais c’est aussi dans ce cadre qu’il convient d’appréhender certaines conséquences du “gratuit”. Ainsi, lorsque Google “offre” à ses affiliés une suite logicielle comparable à la suite Office de Microsoft, mais utilisable via le Web (le produit Docs.Google), faut-il considérer qu’il s’agit d’une forme de concurrence déloyale sur le marché des suites logicielles ? A coup sûr, la suite est vendue en dessous de son coût marginal de production (puisqu’elle est gratuite) mais dans le même temps, Google ne peut pas être vraiment considéré comme un concurrent de Microsoft sur ce marché, puisque, précisément, il ne cherche pas à y dégager de profit. Il est alors difficile de considérer qu’il s’agit là d’une pratique prédative. Si par contre nous raisonnons dans la perspective d’un contrôle de l’accès au réseau, il est tout aussi clair que l’offre Docs.Google vise à étendre encore un peu plus le caractère incontournable de Google comme point d’entrée sur le Web. En matière de concurrence, le problème est donc bien celui de l’accès à l’input de base sur le marché publicitaire : l’audience elle-même.

Au terme de cet article, il apparaît que les plateformes du Web 2.0 consacrent, très largement, non seulement le vieil adage des économistes selon lequel “rien n’est vraiment gratuit” mais également la sagesse populaire selon laquelle “les meilleures soupes se font dans de vieilles casseroles”. Le financement de la gratuité (apparente) des contenus est on ne peut plus classique : il s’agit du “bon vieux” modèle publicitaire. Tout au plus, les technologies modernes en décuplent-elles potentiellement l’efficacité. Et on l’aura compris, la consommation gratuite des biens proposés par le Web 2.0 a un prix direct : l’information que vous fournissez aux sites auxquels vous vous affiliez. Elle a aussi un prix indirect : les montants publicitaires investis par les annonceurs sont répercutés dans le prix auquel les biens de consommation courante sont vendus. En bout de course, nous payons toujours ! La régulation économique du Web 2.0 contribuera à déterminer combien nous payerons, et pour quoi. »

Commentaires

Impliquer que le capitalisme est capable d'adaptation alors que la démocratie ne l'est pas est d'une grande maladresse.

Merci d'avoir partagé

Écrit par : Marc Boivin | 01/06/2010

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Bonjour,

Votre commentaire me laisse un peu confuse. Pourriez-vous me dire où est-ce que j’aurais énoncé un tel jugement sur la démocratie? (Ou impliqué?)

D'autre part, puisqu’on en parle, du point de vue théorique, pensez-vous vraiment qu'ils sont à ce point-là séparables? Ce serait intéressant d'entendre vos arguments.

cordialement,
Elena Pasca / Pharmacritique

Écrit par : Pharmacritique | 03/06/2010

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