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21/06/2008

Corruption en médecine: conscience accrue, selon un sondage de Prescription Project. Des leçons à tirer en France

Il y a des bonnes nouvelles qui nous viennent du chien de garde américain Prescription Project. Il a commandé un sondage sur un 1530613941.jpgéchantillon de 1009 usagers sur le thème de l’influence des cadeaux (et autres largesses de l’industrie pharmaceutique) sur les habitudes de prescription des médecins. Ou, plus précisément, sur ce qu'en pensent les usagers. Le texte complet se trouve sur cette page.

Il est intéressant de voir les chiffres bruts, mais encore plus de les analyser. Ceux qui connaissent en détail la problématique médico-pharmaceutique aux Etats-Unis réaliseront parfaitement de quoi je parle. Les autres devraient apprendre et tirer les leçons, puisque les Etats-Unis sont toujours donnés en exemple quant à la gestion des conflits d'intérêts. Il faut comprendre pourquoi cette gestion est possible là-bas et pas ici. Pourquoi les usagers français sont loin de se poser des questions sur les conflits d'intérêts, surtout lorsqu'il s'agit des médecins que les firmes recrutent le plus et dont la corruption a les conséquences les plus dévastatrices: les pontes ou leaders d'opinion, en position d'influencer toute la profession et les associations de malades...


Pardon pour ce manque de modestie, mais je trouve dans ce sondage une confirmation assez éclatante de mes propres analyses sur les lignes de force déterminantes lorsqu’il s’agit de comprendre comment on peut sensibiliser à et lutter contre les conflits d’intérêts (la corruption). De façon efficace. C’est un élément qui manque complètement dans les analyses françaises, quand il n’y a pas au contraire une mauvaise interprétation due aux préjugés… 

J’ai pu constater l’incompréhension de cette dimension politique-juridique-législative, trop complexe pour être exposée en deux phrases, lors d’une assemblée d’un cercle médical indépendant. Et aussi lors de discussions avec des médecins qui se complaisent dans cette autarcie médico-médicale qui les place – c’est là le seul « avantage » - au centre du monde… Avantage pour eux, pas pour la qualité des soins et du domaine de la santé. Ni pour l'amélioration de la compréhension générale. Il faudra revenir là-dessus de façon plus explicite, après ce bref exposé à chaud.

Les chiffres du sondage :

64% des personnes interrogées disent qu’il est important ou très important de connaître les liens financiers des médecins avec l’industrie pharmaceutique.

71% disent soutenir une législation qui stipulerait que l’information donnée aux médecins doit l’être par des experts sans conflits d’intérêts, de façon à éliminer les biais. Plus les personnes sont éduquées, plus elles sont susceptibles de soutenir de telles propositions. Rien d’étonnant, non ?

68% sont susceptibles de soutenir une loi imposant aux firmes pharmaceutiques de déclarer les cadeaux faits aux médecins.

Voici les pourcentages quant aux cadeaux ou avantages offerts aux médecins que les participants au sondage voudraient voir interdits :

  • 86% sont contre le fait que l’industrie pharmaceutique offre des voyages aux médecins ;
  • 84% contre les dîners ;
  • 80% contre les honoraires reçus pour parler lors de conférences ou congrès médicaux sponsorisés par les firmes ;
  • 78% contre les déjeuners pour le personnel médical ;
  • 70% contre les stylos et les bloc-notes ;
  • 62% contre la prise en charge (par les firmes) des frais pour participer à des réunions ou conférences relevant de la formation médicale continue (FMC) obligatoire ; enfin,
  • 51% se déclarent hostiles aux échantillons gratuits de médicaments.

52% des participants au sondage pensent que l’industrie pharmaceutique a une influence très forte ou forte sur les médecins. Pour 26%, cette influence est modérément importante. Seuls 4% pensent que les laboratoires n’ont pas d’influence sur les médecins et leurs prescriptions.

 

A noter une disparité régionale assez importante : les personnes habitant dans la région Nord-est des Etats-Unis sont les plus critiques, suivies de la région Nord centre, puis du Sud et enfin de l’Ouest. Il est très facile de superposer cette « carte » à celle du niveau d’urbanisation et/ou de politisation et de l’éducation qui va avec. (Qui n'est pas calculable en années de fac...) Le Nord-est comprend les grandes villes telles New York, très différentes de l’Amérique profonde, des Etats ruraux et/ou désertiques… Ce n'est pas une surprise. Mais... Là sont situés aussi les Etats qui ont déjà une législation imposant aux firmes de déclarer publiquement les paiements et cadeaux faits aux firmes : Vermont et Maine ; avec le New Jersey qui s’apprête à le faire. La région du Nord allant du centre Nord vers l’Est comprend l’Etat pionnier de ce type de législation, qui a servi l’exemple aux autres : il s’agit du Minnesota. Il y a aussi le Wisconsin, juste au-dessous. Puis toujours dans le centre Nord, l’Etat de l'Iowa du sénateur Grassley, l’homme politique américain le plus critique à l’égard de l’industrie pharmaceutique, protecteur des lanceurs d’alerte et auteur de projets de loi novateurs. (Même si l'Iowa n’a pas encore de législation spécifique).

On voit assez bien que rien n’est dû au hasard !

Quand l’information et le cadre législatif et juridique existent, l’esprit critique des usagers est éveillé et s’exerce. A bon entendeur, salut…

Il faut rappeler ici que les procès - qu'ils soient étatiques ou alors des recours collectifs en justice - sont d'excellents moyens d'information. Les enquêtes des sénateurs et députés aussi. L'information passe, reprise par les media, même quand la démarche politique ou en justice échoue. Le bon traitement pour cet état d'altération qu'est la corruption est celui-là : loi et justice. Moyens de définition puis de répression des dérapages, qui sont aussi les moyens de dissuasion. (Je parle là des lois permettant les actions en justice, pas de quelques vœux pieux qu’aucun médecin n’est obligé de faire siens, parce qu'il ne craint rien s'il ne les respecte pas). Loi et justice et d’autres moyens d’information pour les usagers, leur donnant les outils nécessaires pour comprendre les enjeux, qui ne se limitent pas à l’affirmation abstraite « tous pourris ». Même si cette affirmation n’est pas éloignée de la vérité… Mais il est difficile pour un patient de ne pas faire confiance à son médecin, dans la mesure où cette confiance est une composante importante du processus de guérison.

L’exemple parfait de l’effet produit par une telle association de moyens est le Minnesota, Etat pionnier qui n’est pourtant pas la libérale ville de New York, pleine d’intellos critiques par définition. (Quoique… Ce n’est plus aussi évident de nos jours d’assimiler intellectuel et critique. L’une des raisons étant le fait que les intellos sont une espèce en voie de disparition, à l’heure du tout technologique et… du tout médical. Et la médecine sans les intellos pour définir les limites morales/déontologiques, elle dérape, l’histoire en a donné plus d’un exemple… Comme le disait l’éminente grande gueule qu’est le Pr Peter Schönfelder, de la rédaction d’Arznei-Telegramm, la médecine et le système de soins en général sont structurellement sujets à la corruption. Ce qui explique aussi pourquoi les médecins les plus lucides ne prétendent pas que leur domaine puisse être capable d’émettre des jugements éthiques sur les fins de la médecine. Il en va de même pour toutes les disciplines qui relèvent des moyens, à commencer par l’économie elle-même. Je sais que beaucoup de médecins n’acceptent pas ces limitations, et c’est une grande partie du problème…). Parenthèse enfin fermée ;-) 

55% des personnes interrogées dans le sondage de Prescription Project disent qu’il est peu probable ou fort improbable qu’elles posent des questions à leurs médecins sur les rapports que ces derniers entretiennent avec l’industrie pharmaceutique. (Le pourcentage français serait plus proche de 100%, il y a fort à parier…). 36% le feraient, c’est un pourcentage qui n’est pas si mauvais, compte tenu du facteur « confiance » comme des réflexes difficiles à acquérir… Il témoigne de l’évolution des attitudes aux Etats-Unis, surtout depuis le scandale du Vioxx et l’activité médiatique de l’infatigable justicier qu’est le sénateur Charles Grassley, que j’ai cité plus haut. Celui-ci faisait savoir il y a quelques jours au National Institute of Health qu’il avait une vingtaine d’enquêtes en cours sur des comportements contraires à l’éthique en matière de recherche médicale ("scientific misconduct"), nous dit la revue Nature dans une nouvelle récente. Très loin de suffire, vu l'étendue du problème... Mais quel sénateur ou député français peut en dire autant?? 

Il faudrait que les cercles médicaux indépendants invitent Grassley à donner une conférence aux politiciens français… ;-) Parlant d’influence, on peut toujours espérer qu’elle s’exerce de cette façon-là aussi… Encore faudrait-il pouvoir imaginer que la France puisse apprendre des Etats-Unis en matière législative et juridique…

PS: Ceux qui ne connaissent pas assez la problématique peuvent se dire que ces pourcentages n'ont rien de spectaculaire ou de révolutionnaire. Et pourtant... Ces chiffres contrastent fortement avec les enquêtes et/ou sondages précédents. Il faudrait retrouver les liens, mais, de mémoire, il y a pas mal d'articles sur le sujet, parlant du désintérêt des usagers pour les conflits d'intérêts des médecins. Le travail des hommes politiques, des chiens de garde et des journalistes engagés (espèces pratiquement inconnues en France) porte lentement des fruits.

Elena Pasca

Commentaires

Bonjour,

je viens de découvrir ce blog et je prend un certain plaisir à lire ... en effet les articles ne laissent pas indifférents : je suis plutôt d'accord avec certains mais malgré tout en désaccord devant certains des propos avancés.

Vous l'aurez compris d'après mon pseudo, je suis de l'autre côté de la barrière.
Et je fais surement partie de la pire espèce puisque en plus d'être pharmacien (je sais, je pousse déjà le bouchon un peu trop loin ! ), j'ai choisis de bosser pour les boites pharmaceutiques.

Je souhaiterai savoir si j'ai la permission de commenter les articles sur ce site pour me faire un peu l'avocat de la défense...
Cela peut paraître déroutant sur la blogosphère de demander la permission de s'exprimer ; en effet les gens ont souvent tendance à considérer n'importe quel espace comme public et a poster ! Je préfère quant à moi demander la permission.
Qui plus est j'ai déjà débattu sur certains blog avec des auteurs peu ouverts et cela finissait en pugilat verbal ... C'est avec plaisir que je poste des commentaires sur les blogs, mais si toutefois les auteurs ne désirent pas engager de discussion, autant ne pas perdre de temps et ne pas en faire perdre. D'ou ma demande.

Par avance merci pour le temps accordé qui me sera accordé pour la réponse.
Mr.A

Écrit par : Mr.A | 22/06/2008

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Peut-on dialoguer sur Pharmacritique ? C'est la question posée par un échange de commentaires sur l'autre billet du jour (21/06/08) :
Et si le British Medical Journal balayait aussi...

Je crains que pour l'instant la réponse soit : NON.
C'est dommage pour un blog, dont les commentaires sont en général aussi porteurs de connaissance que les billets de l'auteur. Nous verrons, tentons le dialogue de toute façon.

Un détail : conformément à la loi, les professionnels de santé soumis à un Ordre (médecins, pharmaciens, etc.) sont dans l'obligation d'indiquer les liens d'intérêt qu'ils ont avec le sujet abordé s'il s'agit de produits ou de services. Bon, vous êtes pharmacien dans un laboratoire : ce n'est pas une tare ! Et avoir vos objections m'intéresse...

Écrit par : Randall | 10/07/2008

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