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05/10/2008

Choice : visite académique et financement réinventé pour stopper l’influence des pharmas, la désinformation et le marketing débridé

Dans un dossier paru en mai 2008, l’association australienne de défense des consommateurs Surmédicamentation.jpgCHOICE a publié un rapport intitulé "Pushing Pills" (Un marketing des médicaments qui dépasse les bornes). Les anglophiles y trouveront un bon argumentaire sur les conséquences néfastes de la publicité des firmes pharmaceutiques. L’introduction générale est suivie de l’analyse des stratégies promotionnelles utilisées pour désinformer les médecins généralistes, à l’exemple des médicaments contre l’hypertension artérielle, puis d’une considération lucide de l’impact de ces méthodes publicitaires à visée commerciale. Enfin, l’association fait des propositions concrètes et exige la mise en pratique de la seule solution raisonnable à cette désinformation risquée pour les patients : une information indépendante des médecins, au moyen de la visite académique et d’un financement complètement revu. J'ai fait quelques analogies avec la situation française.

 


Les usagers doivent lutter contre la publicité pharmaceutique, qui dessert leurs intérêts

 

En tant que consommateurs, dit le rapport en substance, nous voulons que ceux auxquels nous avons confié notre santé fassent le meilleur choix, en toute indépendance. Or il a été déjà largement prouvé que l’industrie pharmaceutique ne fait que ce qui augmente ses ventes et que c’est cet objectif commercial qui filtre les "informations" biaisées qu’elle "offre" aux médecins, avec ou sans "à-côtés", en attendant un retour sur investissement... Toutes les preuves convergent aussi pour dire que la promotion pharmaceutique ne se fait en aucun cas dans le meilleur intérêt des consommateurs ("usagers" en France). Elle conduit au contraire à « des pratiques de prescription inappropriées qui exposent les consommateurs à des risques inutiles. Elle n'est pas non plus dans l'intérêt des contribuables », qui paient le coût de la promotion à travers le prix des médicaments.

 

D’autre part, les contribuables paient de plus en plus pour financer l’assurance-maladie, dont la santé est mise en danger par les stratégies marketing des firmes. En effet, ces dernières font de la publicité aux médicaments de marque les plus récents et les plus coûteux : ceux soumis à des brevets, bien entendu, et non pas les génériques… Or plus les dépenses de l’assurance-maladie augmentent, plus les franchises (co-payments : partie à la charge des assurés) augmentent aussi.

 

La communication, les public relations et la publicité dithyrambiques cachent la panne d’innovation

 

Les firmes justifient ces prix ruineux pour l’assurance-maladie par le coût du département recherche et développement (R&D), censé inventer des médicaments novateurs, les tester pour prouver leur efficacité et leur rapport bénéfices - risques qui devrait être favorable, puis les commercialiser . Or il se trouve que les firmes dépensent bien plus en marketing qu’en R&D, comme l’ont démontré Léo Lauzon et Marc Hasbani dans leur excellente analyse socio-économique, commentée dans notre note « Industrie pharmaceutique: profit, marketing,intérêts financiers contraires à l'intérêt général... »

 

Ces dépenses en communication, marketing et publicités de toutes sortes sont un cache-misère qui occulte la pauvreté, si ce n’est la crise d'innovation des firmes, puisque la plupart du temps aucun progrès thérapeutique ne justifie les prix élevés et que d'anciens médicaments à peine retouchés sont trop souvent présentés comme la révolution du siècle…

 

Pharmacritique a dénoncé cet état de choses en reprenant la Déclaration sur le progrès thérapeutique faite par l’ISDB (union internationale de revues médicales indépendantes), excellent texte qui ne se limite pas à dévoiler l’absence d’avancées thérapeutiques, comme on peut lire dans la note « Progrès thérapeutique? Ou progrès marketing occultant les effets indésirables des médicaments? »

 

La désinformation des médecins

 

Le code d'éthique du syndicat australien de l’industrie pharmaceutique (Medicines Australia), censé régir les interactions entre firmes et médecins pour limiter la corruption, n’est là que pour la forme, constate Choice. Il est tout aussi inefficace que le code du syndicat français (LEEM), européen (EFPIA) ou états-unien (PhRMA), comme je n'ai pas manqué de le dire dans « Vue pragmatique du code d'éthique de l'industrie pharmaceutique (LEEM, EFPIA, PhRMA) »…

 

Ce qui veut dire que rien n’empêche les « à-côtés » et les conflits d’intérêts, que ce soit par le biais de la (mal nommée) visite médicale ou par le biais de leaders d’opinion payés pour influencer leurs collègues – ou encore par les programmes et réunions de formation médicale continue (FMC). Les visiteurs médicaux sont motivés à désinformer les médecins, puisqu’ils reçoivent une prime en fonction des ventes, ajoute le rapport.

 

Un autre moyen d’influence les médecins généralistes est le logiciel qu’ils utilisent pour la prescription, appelé Medical Director. Une étude a mis en évidence que 95% des publicités qui y sont contenues ne respectent pas le code d’éthique de l’industrie…

 

Presse médicale gratuite, vecteur de désinformation : exemples

 

Choice s’en prend à la presse médicale gratuite, envoyé à des médecins en fonction de leur spécialité, et dont le financement – et par conséquent le contenu biaisé de part en part – dépend exclusivement des publicités des annonceurs pharmaceutiques.

 

Cela n’est pas sans rappeler la situation de la presse française gratuite, qui se targue en plus d’être le premier moyen de formation médicale continue des généralistes : Le quotidien du médecin, Le Généraliste, Impact médecine, Panorama du médecin… Il faudrait probablement ajouter le Medec, cette foire industrielle où les généralistes vont pour chanter les louanges de ceux qui dépensent 23.000 euros par an pour les manipuler. Ce sont là les chiffres donnés par les rapports officiels de l'IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales). 17.000 généralistes ont voté lors du salon du Medec 2008 pour décerner des prix aux laboratoires qui interviennent le plus dans la pratique quotidienne des médecins, comme nous l'avons dit dans cette note. Si cela n'est pas une reconnaissance officielle de la corruption, je me demande bien ce que c'est...

 

Dans les journaux australiens, les publicités prennent jusqu’à 30% de l’espace, nous dit Choice après une analyse détaillée des publicités parues dans les deux principaux journaux gratuits entre juillet 2005 et fin juin 2006. (Il faudrait ajouter à cela le fait que le contenu des articles dépend très souvent des annonces en question, puisqu'ils sont écrits pour donner une justification et un habillage scientifiques aux visées commerciales des firmes).

 

« Les annonces publicitaires incluent régulièrement des images de personnes actives et en bonne santé ou alors des personnages de dessins animés, qui ont sans doute pour objectif d'établir un lien émotionnel avec le lecteur, d’en appeler à ses affects. La plupart du temps, ces images donnent une représentation irréaliste de l'efficacité des médicaments » ; elles n’ont aucun potentiel éducatif et n’apportent aucune information aux médecins.  

 

Le top 10 des molécules les plus vantées fait l’objet du premier tableau (en fonction du nombre d’occurrences). Nous avons cherché les noms de marque français, pour une meilleure lisibilité, ce qui explique la différence avec le texte original.

Tableau 1 Choice.jpg

 

Pendant la durée de l’étude, les cinq firmes ayant les chiffres de ventes les plus importants (en Australie) ont été aussi les plus gros annonceurs, comme on le voit dans le tableau II. Si jamais les noms ne sont pas visibles dans l'image, en voici la liste: Pfizer, Sanofi, Astra Zeneca, Merck, Boehringer-Ingelheim, Wyeth, Glaxo Smith Kline (GSK), Bristol-Myers Squibb (BMS), Schering-Plough, Laboratoires Servier.

Tableau 2 Choice.jpg

 

 

Etude de cas : les médicaments antihypertenseurs

 

Ils illustrent bien les tendances décelées par l’analyse, à savoir que les publicités portent dans l’immense majorité des cas sur des médicaments de marque, qui ne sont pas les plus efficaces. Le médicament le plus efficace et le moins cher dans le traitement de l’hypertension artérielle (chlorthalidone, selon les recommandations australiennes) ne fait l’objet d’aucune publicité et le volume de prescription est très faible par rapport à ce qu'on pourrait attendre, selon Choice.

 

Une information indépendante apportée par la visite médicale académique

 

Le code d’éthique ne doit plus dépendre du bon vouloir de l’industrie pharmaceutique, mais d’une instance indépendante dotée de moyens de contrôle et de répression des dérapages.

 

Choice se prononce pour l’extension de la visite médicale académique (educational visit), proposée par le service public de santé et assurée par les départements de médecine générale. Cela permettrait d’éviter une bonne partie des conflits d’intérêts et d’apporter une information non biaisée et moins risquée à la fois pour les patients et pour les comptes de l’assurance-maladie.

 

Pour en savoir plus sur la visite académique, on peut lire les notes de la catégorie Visite académique, contre-visite, DAM.

 

Comment financer l’information médicale indépendante et la formation médicale continue ?

 

Les compagnies pharmaceutiques pourraient participer au financement en mettant toutes les sommes dans un fonds centralisé – un blind trust : organisme de gestion indépendant dans lequel les investisseurs n’ont pas de droit de regard) - ou alors par le biais d'un prélèvement du gouvernement. La visite académique, assurée par des employés du service public de santé, et la formation médicale continue pourraient aussi être financées directement par le gouvernement, qui récupérerait les fonds en réduisant les prix des médicaments remboursés par l’assurance-maladie publique.

 

Enfin, la bibliographie assez bien fournie comprend quelques références intéressantes.

 

Une remarque encore: habituellement, l'Australie est donné comme exemple, puisque la domination de l'industrie pharmaceutique sur la formation et l'information des médecins semble y être moins totale qu'ailleurs. Si Choice la dénonce en ces termes, on peut imaginer ce que cette association de consommateurs aurait à dire si elle avait à se

prononcer sur la France...

 

 

 

 

Elena Pasca

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