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23/04/2009

L’Odyssée du médecin : c’est par où, l’Ethique ?

Par Clarinesse, auteure du blog L'Oeil du vent

 

Johnny s'en va....jpg

 

Comme Ulysse avec Ithaque, l’odyssée qu’est l’exercice de la médecine part de l’éthique, formulée rituellement dans le serment d’Hippocrate, explore toutes les mers des possibles techniques et retrouve à l’arrivée un vestige d’îlot défiguré par les ambitions, délabré par des années de tâtonnements sans gouvernement moral comme Ithaque l’était par les prétendants de Pénélope.

Ou pourquoi science et conscience doivent penser de concert pour ne pas faire boiter l’humanité dans sa marche vers le progrès et lui faire éviter, entre Charybde et Scylla, les écueils qui menacent l’apprenti sorcier.

(Photo extraite du film Johnny s'en va-t-en guerre)


Mise en perspective : pour ne pas céder au vertige

Force est de reconnaître que la charnière entre les deux millénaires que nous vivons aujourd’hui constitue un bouleversement scientifique sans précédent, au regard duquel la Renaissance ou la Révolution industrielle du XIXème siècle sont comparables à un atelier pâte à modeler de petite section de maternelle.

Les chercheurs n’en finissent pas de découvrir de nouveaux domaines insoupçonnés quelques années encore auparavant, et la croissance exponentielle de leurs avancées est telle qu’à chaque étape se produit un changement d’échelle. Que ce soit en génétique, en informatique, dans les neurosciences, en chimie organique, partout, les progrès techniques ont atteint une vitesse si vertigineuse que l’humanité marche, boiteuse, au bord du précipice : une jambe hypertrophiée (celle de la puissance technique) et une autre sous-développée, celle de la réflexion morale qui devrait en accompagner les applications et qui s’abandonne au contraire, avec la naïveté du Petit Chaperon Rouge, aux appétits carnassiers des intérêts économiques à court terme mais à long coût.

Une boiterie au bord de l’abîme. Il faudrait, d’urgence, rétablir l’équilibre entre les deux pattes sur lesquelles avance l’humanité : le savoir et le pouvoir qu’il donne, d’un côté ; le devoir d’en faire bon usage de l’autre.

Car on le sait bien, la réflexion morale et philosophique n’a pas évolué aussi vite que les techniques. Ou du moins, ses dernières analyses n’ont-elles pas été entendues : « Qu’est-ce que c’est que ces empêcheurs de gagner bien rond ? Qu’est-ce que c’est que ces gens qui prétendent qu’il y a d’autres impératifs qu’économiques et d’autres raisonnements que techniques ? Que la science est au service de l’homme et non l’homme un joli terrain de jeu pour la science ? Qui prétendent remettre en cause notre omniscience, notre omnipotence ? »

Préserver l’humanisme face à l’hyperspécialisation

Car l’épineux corollaire à cette hypertrophie de la science au détriment de l’humain est la nécessité de la spécialisation à outrance. On n’est plus au temps où l’on pouvait embrasser d’un seul regard aquilin le champ entier de la connaissance, de l’ample élan d’un enthousiasme encyclopédique. Naviguer de la philosophie à la littérature et aux mathématiques avec l’aisance d’un Pascal. Occuper comme Kant les chaires de philosophie et de physique à l’université. Etre comme Goethe un monument littéraire et un fin géologue. Chaque discipline est devenue si complexe qu’elle réclame qu’on lui consacre la totalité de son « temps de cerveau disponible ». L’utopie de l’omniscience n’existe plus. Au mieux peut-on devenir un excellent technicien de sa discipline, mais à moins de cumuler les formations universitaires de plusieurs disciplines hétérogènes, on ne peut prétendre au statut de grand esprit. Or la formation des scientifiques manque cruellement de philosophie. Qui se rappelle encore de ce que signifiait « faire ses humanités ? » Or « on ne naît pas homme, on le devient » disait Erasme. On le devient à force de réflexion, à force de se frotter aux histoires des autres hommes, à force d’empathie : pas à force de technique. La chirurgie ne se limite pas à une virtuose plomberie.

Un médecin ne peut donc pas plus se dire philosophe qu’un philosophe ne peut se dire médecin.

Or si les médecins s’insurgent dès qu’un non diplômé de leurs rangs s’attribue des compétences dans leur discipline, ils trouvent en revanche tout à fait normal de philosopher sur leur pratique ou ailleurs, et se révoltent à l’idée qu’un philosophe s’interroge sur elles, alors même qu’ils ont pouvoir de vie et de mort sur tous, (si l’on veut bien pardonner la radicalité de la formule). Etrange incohérence… S’il me semble normal de confier le soin de mes reins à mon médecin et s’il ne me viendrait effectivement pas à l’idée d’aller demander à un professeur de philosophie de me guérir d’une infection, il me semble tout aussi illogique et suspect d’aller consulter un médecin pour construire une approche cohérente de l’éthique. On ne permet jamais au comptable d’une entreprise de faire la propre expertise de son bilan annuel : le commissaire aux comptes doit y être extérieur. On ne peut être à la fois juge et partie. Or c’est ce principe de base qu’oublient fort commodément certains médecins retranchés derrière la forteresse imprenable de leurs certitudes, bien à l’abri dans la citadelle présomptueuse de leurs compétences.

Combattre l’ivresse de l’omnipotence

Car certains d’entre eux, ivres de leur toute puissance, jouent aux apprentis sorciers.

Certes, une fois que l’humanité a entrevu un possible, elle le mènera jusqu’à sa réalisation.

Il ne s’agit pas de limiter quelque recherche que ce soit. Il s’agit d’empêcher les seuls intérêts économiques de quelques très puissants lobbies de s’en emparer, quitte à maintenir dans l’oubli les remèdes les plus naturels et les moins coûteux qui éviteraient aux bien portants de devenir avantageusement des malades qui rapportent aux laboratoires.

Il ne s’agit pas d’entraver les pratiques. Il s’agit d’encadrer, et de rétablir la hiérarchie entre technique et humanisme. La science découvre des possibles, des moyens, mais elle doit réfléchir, et laisser l’intérêt général statuer sur les fins auxquelles ils doivent servir. Elle n'est en soi ni bonne ni mauvaise : éthiquement, elle est neutre. Elle n'est qu'un outil dont la valeur dépend de ce qu'on en fait. C’est sur ce point que la voix du patient doit se prononcer. Et comme son nom l’indique, l’instance garantissant le respect de l’intérêt général ne peut se réduire à la chasse gardée d’une corporation.

Quand la médecine ou l’industrie pharmaceutique perdent le Nord, comme tous ceux qui font joujou avec leur omnipotence, il est impératif qu’une instance éthique indépendante et exogène à leur sphère les régule et leur rappelle l’impératif catégorique du respect de l’humain. On assiste sinon à l’émergence d’un Etat dans l’Etat, d’une zone de non droit où règnent en maîtres les ambitions les plus cupides. Qu’on se rappelle les scandales qui parsèment régulièrement l’histoire de l’industrie pharmaceutique.

A-t-on à ce point oublié l’Esprit des lois si bien cerné par Montesquieu et fondateur de toute république équitable ? Le seul garant de la liberté, c’est la séparation des pouvoirs. Or l’ordre des médecins possède, de fait, l’exécutif en son domaine ; il ne doit donc en aucun cas régner sur le législatif et diriger les comités d’éthique auxquels il se soumettra. Ce n’est sinon qu’une piteuse mascarade, un serpent qui se mord la queue, en aucun cas une réponse satisfaisante à la question de la légitimité.

La science propose, et l’éthique dispose. Les moyens doivent se subordonner aux fins, et non les déterminer, c’est aussi simple que cela.

Or sans interdisciplinarité, il est impossible de sortir d’une approche technique, de parvenir à se détacher d’une panoplie de préceptes particuliers à un champ d’application. Mais un ensemble de préceptes éthiques ne fait pas une morale : il faut pour cela remonter à la source de la loi, s’abstraire du contexte concret. Car mettre en question la légitimité d’une pratique, ce n’est pas frapper de suspicion le rationalisme : c’est au contraire accéder à un niveau supérieur de théorisation. Passer de préceptes alimentaires et vestimentaires aux dix commandements, puis des dix commandements à l’impératif catégorique universel. Des préceptes au principe. Subordonner la foi en la science à la conscience morale.

Entre empathie et vigilance

Les procès qui sont parfois intentés aux médecins m’ont néanmoins toujours profondément indignée. Les excès de cette société procédurière ignorant toute reconnaissance, qui ne se connaît que des droits et des dus, qui oublie la fragilité de notre humaine condition, qui refuse la part de hasard et d’inéluctable tragique dans tout destin m’ont toujours semblé d’une affligeante puérilité. Comme si assommer un homme impuissant à sauver une vie pouvait remédier à la douleur. Comme si détruire un homme de bonne volonté sous les calomnies ou des dommages et intérêts pharaoniques pouvait soulager la souffrance d’une mort ou d’un handicap.

Que l’on condamne un innocent est révoltant.

Puis j’ai compris. J’ai compris pourquoi on assignait parfois des médecins en justice, jusqu’à pousser les assurances à leur extorquer des cotisations astronomiques, rédhibitoires parfois à l’exercice de leur métier.

Ce n’est pas tant l’erreur de diagnostic ou l’impuissance à guérir, que l’on condamne. L’erreur est humaine, on le sait bien. C’est le déni de sa faillibilité. C’est le mépris. Le mépris qu’ont parfois certains médecins pour les personnes. Certains d’entre eux sont demeurés des techniciens, oublieux de leur devoir d’humaniste. Sûrs de leur science, ils en oublient de regarder, d’écouter, d’expliquer. Les yeux fixés sur leur écran d’ordinateur, sur leurs instruments de mesure, ils en oublient parfois d’ausculter, vraiment, de sonder les reins et les cœurs, abandonnant le contact aux machines. Ils traitent le patient comme un matériau inerte, comme un corps à manipuler, comme le support de leur fonction, oubliant qu’il s’agit d’une personne, avant tout. Tout comme eux.

Prendre soin, c’est d’abord écouter. Ausculter, c’est regarder, c’est-à-dire respecter, étymologiquement. Et non pas regarder comme on observe un objet. Mais droit dans les yeux, d’humain à humain. Suspendre son jugement quand on rencontre un cas critique. Retrouver le sens fondamental de sa pratique dans l’histoire de ses propres mots. Et partager le pouvoir. Celui qui est aux premières loges, dans une pathologie, c’est tout de même le patient. C’est lui qui reçoit en première instance les signaux de douleur de son corps.

Que peut le médecin sans la discussion avec le patient ? C’est avec lui que se construit le diagnostic : il ne s’agit pas de le lui asséner comme un verdict à un accusé. Or combien de fois lui renvoie-t-on un condescendant : « C’est dans la tête. » Le psychosomatique a bon dos.

Comment sinon expliquer que cette femme, il y a quelques années, se retrouve à mourir d’un cancer découvert en phase terminale, alors qu’elle se plaignait depuis des années d’une douleur aux genoux dont son médecin, malgré ses protestations, balayait la gravité d’un revers négligent de la main : « Vos genoux, c’est dans la tête qu’ils vous font mal ! » Il y a là un paternalisme affligeant, un déni d’autonomie scandaleux.

Que dire encore de ce médecin chef de clinique qui, ayant nié le diagnostic d’une péritonite posé officieusement par son infirmière générale, entraîna la mort d’un enfant et répondit à ses parents venus lui exprimer leur indignation : « Eh bien, de quoi vous plaignez-vous ? Il vous reste encore six enfants, et si j’étais vous, je n’insisterais pas : vous pourriez encore avoir besoin de moi pour les soigner. En outre, ce ne sont pas des paysans qui vont m’apprendre mon métier. » L’infirmière clairvoyante fut renvoyée peu de temps après. Non, ce n’est pas l’erreur, c’est l’arrogance qui est intolérable.

Bien sûr, le corps est matière, et sujet à mesure, quantifiable. Mais croit-on une seconde pouvoir tout mesurer ? Nul ne nie que bien des facteurs échappent encore et toujours à la part rationnelle de la connaissance. Une science qui travaille sur de l’humain ne peut prétendre au statut de science dure. Un rien lui échappe, et le diagnostic dérape. Or l’écoute des douleurs est le premier des outils d’examen. Et on l’oublie parfois.

J’ai compris, aussi, combien grave pouvait être le décalage entre un savoir technique et un tragique manque d’épaisseur humaine, ce jour où, dans la chambre d’hôpital où reposait mon père qui venait de rendre son dernier souffle, dans cette chambre désormais mortuaire où nous nous tenions, ma mère et moi, un médecin arriva, et s’appuya, nonchalamment déhanché, au chambranle de la porte. Ni dehors, ni dedans, entre deux pièces, nous parlant avec le ton négligé sur lequel il aurait demandé un café à ses collègues lors d’une pause. Sans la moindre conscience de la solennité fondamentale de la scène. Une simple routine. Et j’ai compris, muette, trop atterrée pour avoir la force et l’envie d’exprimer quoi que ce soit, combien dix années d’études pouvaient remplir une tête des mille particules d’un savoir factuel sans parvenir à lui faire approcher l’idée de ce qu’est la dignité humaine la plus fondamentale. Combien savoir n’est pas comprendre. Combien « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » selon la formule aussi juste que rebattue de ce médecin diplômé de l’université de Montpellier, François Rabelais. Combien une tête bien pleine peut, parfois, rester mal faite, pour paraphraser cet autre humaniste, Montaigne. Combien l’empathie devrait être la condition sine qua non de l’exercice de la médecine. Or ce n’est pas toujours le cas.

Lettres de noblesse légitimes dont ne pas mésuser

Il ne s’agit pas, bien sûr, de stigmatiser une profession fondée sur le secours d’autrui, qui, dans son immense majorité, sauve et répare des vies, dans la probité et le dévouement les plus admirables.

Il s’agit de rappeler aux oublieux d’Hippocrate, à ceux que chatouillent le désir de puissance, le vertige du pouvoir, (et on en trouve dans cette confrérie comme partout ailleurs), qu’ils ont moins que quiconque le droit d’en abuser, que ce soit au profit de leur gloire personnelle ou pour des intérêts financiers, puisque c’est la vie même de leur semblables, de leurs égaux, qu’ils ont entre les mains.

Pas de survie sans dignité

Ainsi les progrès de la médecine ont-ils tant évolué que l’on est maintenant capable de prolonger la (sur)vie du corps d’un homme presque indéfiniment. Cette possibilité technique exige qu’une réflexion fondamentale soit menée pour répondre à la question : « Que fait-on de ce pouvoir ? » « La guerre est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux militaires » remarquait Clemenceau qui connaissait le sujet. Ne peut-on en dire autant de la médecine ? Comme d’ailleurs de toute corporation, redevable à l’intérêt général des êtres et des biens qui lui sont confiés : l’Education Nationale, une affaire trop sérieuse pour être laissée aux pédagogues, etc… Militaires et médecins s’occupent tous deux du corps humain : la première pour en tuer, la seconde pour en sauver, certes, et la différence est de taille. Mais dans les deux cas, le pouvoir est immense : il s’agit de porter atteinte, pour le meilleur ou pour le pire, pour la restaurer ou la dégrader, à l’intégrité physique des personnes. Et il est inconcevable de ne pas encadrer le pouvoir technique d’une corporation par des instances morales, universelles, désintéressées, républicaines. La santé relève de la chose publique, pas d’une cuisine interne.  Il faut fonder sa légitimité.

Est-il en effet bien raisonnable de maintenir artificiellement ad vitam aeternam le corps inconscient et paralysé d’un malade dans un état de survie végétatif pendant des dizaines d’années alors qu’on sait pertinemment qu’il ne pourra retrouver une vie humaine digne de ce nom ? Les exemples se multiplient : en France, aux Etats-Unis, en Italie. Une science qui mène à cela est folle ; elle se prostitue aux genoux d’une idéologie religieuse.

Voir à ce sujet le film insoutenable, bien que très sobre, de Dalton Trumbo, Johnny s'en va-t-en guerre (Johnny got his gun), tourné en 1971 à partir de son propre livre, publié en 1939. Ce qui reste d’un soldat de la Guerre de 1914 continue à survivre, homme tronc sans bras ni jambes, paralysé, défiguré, aveugle, sourd et muet, où seul fonctionne encore la conscience (exprimée par une voix off). Privé de tout moyen de communication, il est livré, infiniment vulnérable, aux expérimentations des médecins qui cherchent à prolonger autant que leurs moyens le leur permettent, la survie de ce corps, sans se soucier une seconde de la justification morale de la torture infligée. Le seul espoir de cet homme réside dans l’empathie d’une infirmière qui entend sa supplique : « Laissez-moi en paix, délivrez-moi de ce calvaire. » Mais au moment où elle s’apprête à le sauver, à l’aider à se sauver, car c’est de cela qu’il s’agit, l’équipe doctorale la renvoie.

Il appartient donc à ceux qui ont le pouvoir de décision de réfléchir, vraiment, non seulement sur ce qu’on peut faire, mais sur ce qu’on doit faire.

De même que certains ogres de la génétique industrielle s’approprient le vivant en le brevetant, il peut être tentant pour un médecin de s’approprier le corps de ses patients pour faire la démonstration de son talent.

Mais la technique doit servir l’homme, et non pas l’homme malade servir de preuve à l’efficacité de la technique. « Voyez, cet homme n’est pas mort dans mon service. Je l’ai réanimé. Mes statistiques sont sauves. » Cela ressemble trop, bonnes intentions mises à part, à ces séances de torture où l’on réanime le supplicié pour prolonger son calvaire.

Car un homme ne se réduit jamais à un cas, à la simple somme de ses symptômes.

Ce n’est pas une idée. C’est un être humain. C’est la souveraine et précaire histoire d’un homme contre la toute puissance de la technique.

C’est le combat de l’humanisme contre un humanitarisme techniciste.

Mais notre siècle bardé de science, armé de technique, engoncé d’idéologie répare les corps avec l’habilité d’un mécanicien toujours plus virtuose, mais reste sourd et aveugle à la parole du malade : comme s’il perdait sa dignité avec son autonomie, déchu de son humanité avec sa verticalité.

Il est si facile de clouer la bouche de celui qui hurle sa douleur et son humiliation avec des pansements ou un masque à oxygène.

*

Nul n’a le droit de disposer d’autrui sous prétexte de science.

Nul n’a le droit d’imposer sa volonté à un homme vivant et lucide comme à un morceau de viande.

Nul n’a le droit d’imposer à qui que ce soit un supplice digne des geôles des pires dictateurs. Et qu’importe si le bourreau est ici la maladie et non un gardien de prison. Le devoir du médecin est de soulager quand il ne peut guérir. Pas de prolonger le martyre. Ce n’est sinon qu’une barbarie bienveillante.

**


NdR par Elena Pasca

Ce fut un plaisir de débattre avec Clarinesse, lorsque je lui ai suggéré de faire un tel texte, puis lorsque j'ai relu sa première version. Les résultats des discussions prouvent, comme toujours, l'apport d'une confrontation à la pensée critique d'autrui, en particulier lorsqu'elle part de repères intellectuels différents. Débattre avec Clarinesse des thèmes que j'aborde habituellement sur Pharmacritique (République, intérêt général,  corporatisme, conflits d'intérêts, influences pharma, conséquences du pouvoir et du paternalisme dans les relations médecin/patient, etc.) permet de constater une convergence des vues et de mesurer à quel point les "applications" de certaines thèses kantiennes suscitent toujours l'intérêt. Car pour ce qui est de l'éthique et de la morale, du passage des préceptes aux principes, de la dignité humaine, etc., j'avais conseillé à Clarinesse un entretien avec le philosophe et philologue Heinz Wismann. Appelé "Figures de l'universel", cet entretien fait partie du dossier "L'universalisme en question[s]", que j'ai eu le plaisir de réaliser en 2004 pour la revue Place au[x] sens et de continuer en 2005 par  un cycle de débats et de conférences  à la Fondation de l'Allemagne/ Maison Heinrich Heine. Ce fut un plaisir de coordonner ce cycle auquel ont participé certains de mes anciens professeurs : Marcel, Gauchet, Claude Nicolet, Heinz Wismann, Horst-Eberhard Richter, Pierre-André Taguieff, Gilbert Merlio et d'autres.

 

Commentaires

Votre article est intéressant, mais ne présenter qu'un extrême sans préciser qu'il ne représente qu'une partie des médecins et de la médecine me semble relever de la partialité.

Certaines erreur me semble par exemple grossières :
- "Et il est inconcevable de ne pas encadrer le pouvoir technique d’une corporation par des instances morales, universelles, désintéressées, républicaines"
Quid des comités d'éthique, des lois encadrant la pratique médicale (sans lesquelles aucun procès ne serait possible), des associations de patients ?
- Au sujet de "Johnny s'en va-t-en guerre" : aujourd'hui en Suisse existe EXIT notamment, qui souhaite rendre le suicide accessible aux personnes non souffrantes physiquement (aucune douleur, aucune maladie, etc...) mais désirant seulement en finir avec une vie suffisamment longue. Une mise à jour est donc nécessaire...
- "Car un homme ne se réduit jamais à un cas, à la simple somme de ses symptômes" : belle remarque. Mais la médecine est conscient de ce problème depuis quelques années déjà. En tout cas suffisamment pour que ce problème soit largement intégré aux études médicales.
- "Nul n’a le droit de disposer d’autrui sous prétexte de science". Vous dérivez : ce problème ne concerne pas la médecine mais les entreprises pharmaceutiques. La médecine n'étant pas une science...
- etc...

Je suis bien conscient que de nombreuses failles ou lacunes éthique, ou carrément "humaines" existent dans le domaine de la médecine, mais faire une critique de la médecine des années 50 en se basant sur les vestiges actuels de ce passé (et en niant tous les progrès humains accomplis), c'est de l'aveuglement.

Il existe d'ailleurs une proportion non négligeable de médecins humains, à l'écoute de leur patients, humble devant la complexité d'un corps dont ils savent qu'ils ne savent pas grand chose, et surtout ayant compris qu'un diagnostic reste très souvent affaire de probabilité, et non de certitude. J'en ai croisé suffisamment pour ne pas croire qu'il s'agisse de perles rares.
Ces médecins ne font bien évidemment pas la une des journaux, car à quoi bon faire un article sur un praticien dont ses patients n'en pensent que du bien ?

Écrit par : Gaël | 23/04/2009

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c' est un très beau résumé de la médecine actuelle. mais combien de personnes en sont conscientes? nous sommes déjà au bout de ce que la haute technicité peut faire pour l'homme. il faut essayer petit a petit de reintroduire la notion d'humanité dans cette médecine. l'empathie etant "la faculté intuitive de se mettre à la place d'autrui,de percevoir ce qu'il ressent"; je ne pense pas que le médecin ait naturellement cette intuition en lui, mais il peut la développer; cela demande du temps, de l'expérience et beaucoup d'écoute ;

récemment dans vos colonnes un commentaire révélait l'étonnement de savoir qu'un médecin puisait dans ses propres douleurs et vécu pour se rapprocher de ses patients et essayer de mieux les comprendre; il faut peut etre réfléchir a ce que l'on attend réellement des médecins, une ecoute, un diagnostic précis ou au contraire une aide pour soulager la souffrance, faire un petit bout de chemin de la vie qui est si difficile à vivre pour certains et que les "médicaments" seuls n'aident pas;

le médecin n'est pas philosophe mais ne devrait t il pas se poser la question de sa place d'humain ; il ne détient pas la recette de la vie éternelle, ni de la vie d'après, il détient le "pouvoir " de se remettre en cause a chaque décision et avec chaque patient; mais les médecins après 8 à 10 ans d'études sont dans leur bocal et leur monde et ont perdu beaucoup d'humanité; c'est aux patients de se donner le "pouvoir "de poser les questions a leurs médecins mais aussi à l'autre extreme, sont t ils prêts à entendre que leur medecin ne sait pas, mais qu'il va se renseigner?

chacun doit se remettre en question mais cela ne veut pas forcement dire que l'on doit prendre un ticket chez un therapeute; chacun a ses faiblesses et ses forces et sa façon de s'exprimer,le médecin a le vocabulaire, à lui de le partager avec ses patients au risque de devoir etre plus précis dans ses explications.

la douleur est personnelle, la souffrance est personnelle, le vecu est personnel; la Vie elle est la meme pour tous, à chacun de savoir comment on veut l'expérimenter, la consommer, la découvrir, la panser, la réconforter;mais surtout et enfin la Respecter; critiquer l'autre est facile, s'assoir réfléchir, ressentir, demande du temps, de la patience et de l'energie;combien sont prêts à faire cette démarche là pour proposer autre chose?

il faut essayer d'ouvrir les oeillères et commencer à regarder l'autre;on peut sortir des ornières mais c'est au quotidien que nous devons faire avancer les choses;au patient de ne plus avoir une confiance aveugle en son médecin mais surtout de ne plus le considérer comme un surhomme qui est dévoué corps et âme a la médecine; on ne trouve plus de remplaçants; les jeunes ne veulent plus s'installer, ils veulent une meilleure qualité de vie;

en fait nous en sommes tous au meme endroit à se poser les memes questions; ce n'est plus un problème de médecine mais un problème d' Humanité et chacun a son rôle à jouer. considérez votre medecin comme un etre humain avec ses doutes et ses certitudes, échanger votre point de vue,prenez du temps,d'humain à humain, et les choses avanceront plus vite et seront plus constructifs.

tout dans la vie demande un effort, rien n'est acquis,vouloir c'est pouvoir; a chacun de voir!

Écrit par : mgpre | 23/04/2009

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Excellente leçon de morale, pourvu qu'elle soit comprise par les "grosses" têtes de la médecine.

Merci et toutes mes amitiés à notre amie.

Écrit par : Chantal | 23/04/2009

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@ Gaël :
D'abord, merci pour votre commentaire long et précis. Point par point ensuite :
- d'abord, vous me reprochez de "ne présenter qu'un extrême sans préciser qu'il ne représente qu'une partie des médecins et de la médecine".
Je comprends votre indignation à lire la critique d’une profession à laquelle vous appartenez peut-être et en laquelle vous croyez. Elle est la même en ce qui me concerne quand je lis des condamnations à l’emporte pièce de la mienne, même si je suis aussi très critique vis-à-vis de ma « confrérie », et que j’essaie toujours de ne pas sombrer dans des réflexes corporatistes. Mais je vous renvoie à cette phrase du texte, qui plus est soulignée :

"Il ne s’agit pas, bien sûr, de stigmatiser une profession fondée sur le secours d’autrui, qui, dans son immense majorité, sauve et répare des vies, dans la probité et le dévouement les plus admirables."

Et cette précaution n'est pas seulement oratoire : c’est une conviction.

« Ces médecins ne font bien évidemment pas la une des journaux, car à quoi bon faire un article sur un praticien dont ses patients n'en pensent que du bien ? » dites-vous, et je partage entièrement votre remarque. Je trouve effectivement désolant que la presse s’empare de faits divers croustillants ou sordides qu’elle monte en épingle pour faire vendre, sans se préoccuper de leur impact sur l’opinion publique. Je suis d’ailleurs bien placée pour le savoir.

Mais mon propos n’est pas le reflet d’un bourrage de crâne médiatique : il s’agit d’expériences personnelles ou vécues par des proches.
Néanmoins, j'ai pu à maintes reprises avoir recours au secours de médecins éminemment compétents, et je leur en sais profondément gré. Je trouve par exemple révoltantes les agressions dont de plus en plus d'urgentistes surmenés sont victimes de la part de "patients impatients", comme je l'ai entendu de vive voix il n'y a pas si longtemps. Mon (ma, en l'occurrence) médecin traitant est profondément humaine, et sait regarder ses patients. Mais je l'ai trouvée après un nombre non négligeable de rencontres avec des "interfaces soignantes non regardantes" qui semblaient concevoir leur métier avec le même détachement qu’on reproche parfois (à tort souvent) aux fonctionnaires, comme des distributeurs d’ordonnances, si je puis m'exprimer ainsi, capables de vous donner des pastilles pour un mal de gorge si c'est le symptôme que vous mettez en avant sans même vous regarder et se préoccuper d’un état général pourtant flagrant.
Et il y a effectivement souvent un défaut d'explication de la part de beaucoup de médecins dans les traitements qu’ils administrent.
Sans compter, autre exemple, que la fameuse "position gynécologique" pour accoucher est ainsi déterminée par confort pour l'équipe médicale et totalement aberrante du point de vue anatomique. C’est une sage femme qui m’a exposé ce fait dont je n’aurais jamais eu l’audace d’accuser la gent médicale tant il me semble inconcevable. Mais j’ai pourtant pu en constater l’évidence personnellement, même si ce fut sans dégâts particuliers.

- "Quid des comités d'éthique, des lois encadrant la pratique médicale (sans lesquelles aucun procès ne serait possible), des associations de patients ?"

Certes, il en existe, personne ne nie leur existence. Ce texte, qui a plusieurs points de départ, (d’où peut-être votre impression qu’il « dérive ») a, entre autres, sa source dans l’observation de ce qui se passe, de l’intérieur, dans l’un de ces comités d’éthique. Et il n'en demeure pas moins vrai qu'assez souvent, soit ils ont tendance à être noyautés par des médecins, et on retombe sur le cas où l'expert comptable d'une entreprise effectue son propre contrôle fiscal; soit ils sont considérés par la profession comme incompétents s'ils n'émanent pas d'experts dans leur discipline.

- Certes aussi, j'ai cité le film "Johnny s'en va-t-en guerre", parce qu'il demeure d'une puissance inégalée, et vous m'opposez l'association suisse Exit dont je connaissais l'existence grâce à une internaute fidèle lectrice de Suisse. Mais précisément, l'euthanasie n'est pas autorisée en France, pas plus qu’en Italie ou aux US, et c'est pour modifier la loi française et celle de nombreux pays qu'il s'agit de se battre, afin de s’inspirer de cette avancée suisse, et belge aussi.
Et tous les autres exemples que je cite ne datent pas de 50 ans, très loin de là. Ils sont très récents, contemporains, datent de cinq ans ou moins, et on en trouverait encore bien d'autres. J’ai pu effectuer cette « mise à jour » de façon très cruciale dans l’observation quotidienne d’un très proche, d’un très cher. Il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit, mais de la vue d’un corps profondément souffrant. Confirmé par des témoignages recueillis, en privé ou en public, de la part de gens qui ont accompagné des proches jusqu’à la fin à travers un interminable et inacceptable calvaire indéfiniment prolongé, sans rime ni raison.

-Vous dites ensuite que je "dérive" en disant que "Nul n'a le droit de disposer d'autrui sous prétexte de science."
Même si le propos a principalement développé le thème de la médecine, l'introduction situe clairement la question dans le domaine plus vaste de la science en général, et je parle aussi ailleurs des lobbies pharmaceutiques.
Je ne dérive donc pas, je ne prends pas le large : je prends de la hauteur. (Je plaisante… Désolée pour l'outrecuidance de la métaphore, le ton de ma remarque est à l'autodérision : merci donc de ne pas vous en offusquer). Plus sérieusement, le propos est effectivement beaucoup plus large que le cas de la médecine, qui n'est abordé que comme un exemple parmi d'autres, comme l’attestent les analogies avec d’autres corporations (profs, militaires…) Il s'agit d'une démarche tendant à abstraire une réflexion de son contexte particulier pour aboutir à une conceptualisation plus universelle, même si je n'ai pas la prétention d'y parvenir.

J’espère avoir répondu à vos objections aussi posément que le requiert un sujet aussi grave, sans tenir compte de certaines remarques plus désobligeantes.

@ mgpre
« Ce n'est plus un problème de médecine mais un problème d' Humanité et chacun a son rôle à jouer » dites-vous, et j’acquiesce totalement. C’était il me semble le sens exact de mon propos.
Je tiens à préciser un détail : les expériences qui m’ont inspirée ne sont pas celles dont j’ai eu à souffrir moi-même. A part le contact avec quelques personnes qui m’ont semblé superficielles, j’ai eu la chance de ne pas avoir eu l’occasion de souffrir, ni d’erreurs médicales, ni de graves maladies. Mais j’ai pu voir souffrir, et je connais d’autres personnes dans ce cas, témoins de la souffrance de leurs proches, et d’une attitude de médecins pas toujours à la hauteur, humainement parlant. Je ne parle pas tant d’erreurs médicales (l’erreur est humaine, elle aussi, et il ne s’agit pas d’exiger une assurance tous risques quand on vit en ce bas monde) que du mépris et du défaut d’explications dont certains font preuve, et plus que je ne croyais moi-même, ayant eu un préjugé plus que favorable pour cette profession depuis toujours.
« Considérez votre médecin comme un être humain… » Mais absolument. Ai-je dit autre chose ? J’ai fait plusieurs fois référence à l’humanisme, aux humanités. Le tout est que le patient soit lui aussi considéré, toujours, comme tel, c’est-à-dire doué d’assez de raison pour comprendre ce qu’on lui fait ingurgiter ou subir comme traitement.


@ Chantal :
Merci. J’espère effectivement que quelques éléments de ce texte pourront servir à quelque chose, mais il est bien rare qu’une argumentation parvienne à autre chose qu’à se faire entendre de convaincus et à organiser les bribes éparses de sa propre pensée.

Écrit par : Clarinesse | 23/04/2009

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Ce texte abondant pose plusieurs questions essentielles qui engagent l'avenir de l'homme. Celle de l'incarnation du savoir notamment, au-delà de la seule technicité.

Écrit par : dominique boudou | 25/04/2009

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L'humanisme est la valeur essentielle des sciences humaines dont la médecine est une composante, ça va de soi, et la technicité n'est qu'un outils au service de l'Homme avec un grand H.

Écrit par : Lucien | 26/04/2009

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Bel article en effet. Certains médecins se sont fait cette réflexion, notamment le regretté Alain Froment, notamment dans ce texte magnifique : http://www.atoute.org/n/article65.html

Extrait "Nous serions peut-être alors encouragés à tenir compte des limites de nos connaissances biologiques pour réfréner notre tendance naturelle au dogmatisme, dans nos paroles et nos décisions médicales, et à confronter l’argumentation biologique boîteuse à d’autres éléments qui mériteraient tout autant, sinon plus, d’être pris en considération.
Combien d’ouvrages médicaux, d’articles, de présentations de congrès, et pire encore de décisions thérapeutiques “sur dossier”, réduisent l’individu, comme s’il était un quelconque organisme animal, à un ensemble de chiffres, d’images et de signes, en omettant complètement que cet organisme est habité par l’affection, la joie, la peine, l’angoisse, le désir, qu’il se comporte comme membre d’un groupe et a besoin d’y conserver sa place et sa fonction, que sa vie a d’autres dimensions que sa durée et peut être fondée sur des valeurs profondément différentes des nôtres, mais tout aussi valables qu’elles."

Écrit par : Dominique Dupagne | 27/04/2009

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merci pour les references concernant les ecrits du dr Froment; cela me rassure que d'autres medecins aient eu la meme démarche intellectuelle. les deux articles rejoignent totalement ce qui se dégage de ce site Pharmacritique, et ne fait qu'appuyer mes convictions dans ma façon d'exercer la médecine qui n'est pas forcement celle que l'on nous enseigne dans la majorite des facultés.

je m'aperçois que nous sommes de plus en plus à se remettre en question et surtout à remettre la"Medecine" en question; l'espoir grandit et nous ramène toujours à notre humble etat d'Etre Humain, tout simplement. c'est encourageant et nous ne détenons surtout pas le pouvoir de choisir à la place des patients.notre rôle: expliquer, expliquer et expliquer encore. ecouter, observer et échanger sans que notre fierté ou amour propre aient d'influence paternaliste sur le choix du patient;

redonnons le droit aux patients d'exister comme des etres humains et non plus comme des consommateurs aveugles rentrant dans des "statistiques" parfois truquées;

Écrit par : mgpre | 27/04/2009

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