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30/03/2011

Antidépresseurs et glaucome aigu à angle fermé : nouvelles données. Retour sur les médicaments ayant cet effet secondaire

Une étude présentée le 19 mars au congrès annuel 2011 de l’Association américaine de psychiatrie gériatrique (AAGP : American Association glaucome.jpgfor Geriatric Psychiatry) apporte une confirmation partielle de ce lien de causalité connu depuis une dizaine d’années. Les femmes âgées de plus de 66 ans ayant pris des antidépresseurs inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline (ISRSN tels que Effexor° de Wyeth / Pfizer et Cymbalta° d’Eli Lilly) ont un risque plus élevé de faire un glaucome aigu à angle fermé (ou par fermeture de l'angle). Et ce surtout dans les premières semaines de prise de ces médicaments.

Cela dit, la puissance statistique est faible, et il ne s’agit pas d’une étude randomisée contrôlée selon les standards de l’EBM (evidence-based medicine : médecine fondée sur le niveau de preuve), mais d’une analyse des données administratives de l’Ontario, portant quand même sur 5.642 personnes (66,3 % de femmes ; âge moyen 77 ans).

Après les détails, vous trouverez un rappel de la position d’Arznei-Telegramm et un fragment d’un bulletin de pharmacovigilance niçois de 2003, qui présente de façon synthétique les classes de médicaments liés à des glaucomes iatrogènes et tente d’en comprendre les mécanismes. (C’est une adaptation française d’un article paru dans la revue Drug Safety).

Un tel glaucome semble être une affection rare, mais il vaut mieux que nous, usagers, connaissions ce risque, parce qu’il s’agit d’une urgence ophtalmologique : en l’absence de traitement rapide, la baisse de la vision peut être rapide et entraîner une cécité. (L'image est tirée de ce site, où elle illustre un article décrivant le glaucome par fermeture de l'angle).


Détails de l’étude de Dallas P. Seitz et al.

American Association for Geriatric Psychiatry (AAGP) 2011 Annual Meeting: Abstract EI-53. Presented March 19, 2011.

L’étude a été financée par le Canadian Institute of Health Research. Le Dr Dallas P. Seitz déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts. Quant au Dr Lenze, qui est intervenu dans les media un peu différemment de son collègue, pour modérer la signification des résultats, il déclare des financements industriels pour ses recherches, notamment des laboratoires Pfizer, Bristol Myers Squibb et Forest. Pfizer en particulier est directement concerné en tant que producteur de plusieurs antidépresseurs tels que l’Effexor, dont le mode d’action est le plus incriminé ici.

Les dossiers de 5.462 personnes âgées – 66,3% de femmes ; âge moyen 77,4 ans – ayant eu un diagnostic de glaucome par fermeture d’angle entre 1997 et 2009 ont été examinés dans les bases de données administratives du système de santé de l’Ontario (Canada).

L’intention des investigateurs était de vérifier à une échelle large les notifications et études de cas antérieures associant antidépresseurs et développement rapide d’un glaucome aigu à angle fermé. Ils ont pris en compte tous les antidépresseurs prescrits à ces personnes, pour faire par la suite des sous-groupes pour les antidépresseurs à effet anticholinergique, les ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine) et les ISRSN (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline).

5,6% des tous les participants étaient des « consommateurs intermittents » d’antidépresseurs : ils en avaient pris au moins un de ces médicaments pendant l’année précédant le diagnostic de glaucome. Les antidépresseurs les plus prescrits (à ces personnes) étaient ceux à effet anticholinergique (3,2%), suivi par les ISRS (1,4%) et les ISRSN (1%).

L’antidépresseur à effet anticholinergique le plus prescrit était l’amitriptyline [commercialisée en France par Roche sous le nom Laroxyl° et par les laboratoires Gerda sous le nom de marque Elavil°] : 44,79% personnes de ce sous-groupe.

L’antidépresseur ISRS le plus prescrit a été le citalopram (Seropram° de Lundbeck en France) : 60,76% et la sertraline (Zoloft° de Pfizer) ; quant aux ISRSN, il s’agit du trazodone (Desyrel°, Trazolan°, non disponible en France à ma connaissance), puis de la venlafaxine (Effexor° de Wyeth-Lederle, filiale de Pfizer).

L’exposition aux antidépresseurs était plus courante dans le mois précédant le diagnostic de glaucome (0 à 30 jours) que dans les périodes de contrôle (61 à 90 jours et respectivement 91 à 120 jours) : OR 1.76, CI 95%, 1 .22 – 2.53 ; P= .003.

C’est dans le sous-groupe exposé aux ISRSN qu’il y a eu une augmentation de risque statistiquement significative de développer un glaucome à angle fermé (OR, 2.71; 95% CI, 1.04 - 7.05). Le risque n’atteint pas une puissance statistiquement significative dans les deux autres sous-groupes.

D’autres détails dans un compte-rendu sur Medscape : « Antidepressants Linked to Glaucoma in Elderly ».

Les mises en garde d'ARZNEI-TELEGRAMM

Cette excellente revue allemande indépendante a souligné à plusieurs reprises ce risque, par exemple dans l’analyse faite en mai 2005 de Cymbalta° d’Eli Lilly (duloxétine), qui démolit cette « pseudo-innovation » et en déconseille formellement l’utilisation. L’infime efficacité - qui dépasse à peine celle du placebo selon le fabricant lui-même - résulte vraisemblablement de biais méthodologiques. A noter les nombreux effets secondaires. La firme Eli Lilly, citée par Arznei-Telegramm, attirait déjà l’attention sur le risque d’aggravation d’un glaucome : « Il convient d’être prudent chez les patients ayant une tension intraoculaire augmentée », « à risque de glaucome aigu à angle fermé ».

A noter aussi la brève d’avril 2001, publié dans la rubrique « Effets secondaires » sous le titre « Erhöhter Augeninnendruck unter SSRI » (Tension intraoculaire augmentée sous ISRS). Le point de départ est une mise en garde faite par les autorités australiennes de pharmacovigilance, suite à des notifications concernant plusieurs antidépresseurs de cette classe (et notamment : citalopram (Seropram° en France), fluoxétine (Prozac°), sertraline (Zoloft°), paroxétine (Déroxat°, Séroxat°). En Australie, les antidépresseurs arrivaient juste après les corticoïdes quant aux nombre de signalements de cet effet secondaire (aggravation d’un glaucome préexistant, augmentation de la pression intraoculaire).

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Classes de médicaments impliqués dans des glaucomes et explications

Un fragment d’un bulletin de pharmacovigilance de 2003, édité par le Centre régional de pharmacovigilance de Nice, rend compte d’une revue d’ensemble portant sur les glaucomes par iatrogénie médicamenteuse, faite en 2003 dans la revue Drug Safety (abstract sur cette page).

Tripathi, Ramesh C; Tripathi, Brenda J; Haggerty, Chris, Drug-Induced Glaucomas: Mechanism and Management, Drug Safety. 26(11):749-767, 2003.

Les antidépresseurs étaient mentionnés par plusieurs sources et le lien ne faisait aucun doute déjà en 2003, en particulier avec les tricycliques, du fait de leur action anticholinergique. (Ce qui n’est pas confirmé par l’étude de Dallas Seitz et al., qui pointe du doigt les ISRSN).

 

"MEDICAMENTS et GLAUCOME (3)"

(3) Drug Safety 2003; 26(11): 749-67

« Une intéressante revue fait le point bibliographique sur les médicaments entraînant une élévation de la pression liquidienne intra-oculaire (PIO) de l’humeur aqueuse.
Si certains médicaments sont connus de longue date pour induire ou aggraver un glaucome (comme les corticoïdes), d’autres " nouveaux venus " dans cette liste doivent retenir notre attention :

  • Les antidépresseurs sérotoninergiques
  • Le topiramate (Epitomax*)
  • Un sartan : candésartan (Korec*, Atacand*)

1. Médicaments induisant ou aggravant un glaucome à angle ouvert
- Corticoïdes systémiques ou ophtalmiques : il s’agit d’un effet dose-dépendant. En général, la normalisation de la PIO survient en 2 à 4 semaines après arrêt des corticoïdes.
- Docétaxel (Taxotère*) et paclitaxel (Taxol*) : le risque est majoré de glaucome en cas d’administration concomitante de corticoïdes à fortes doses.

2. Médicaments induisant des glaucomes à angle fermé
Ce type de glaucome survient plus facilement chez les patients prédisposés présentant déjà un angle irido-cornéen étroit ou d’autres facteurs de risques.
Plusieurs mécanismes sont évoqués :

1er mécanisme : par dilatation pupillaire entraînant un blocage de la circulation de l’humeur aqueuse

® 2 mimétiques (bLes Salbutamol : Ventoline*, Combivent*, Salbumol* …) par pénétration à travers la cornée et la conjonctive. L’augmentation de la PIO peut alors être prévenue par l’utilisation du salbutamol à l’aide d’une chambre d’inhalation.
Les anticholinergiques : les médicaments
® atropiniques, le disopyramide (Rythmodan*), les antihistaminiques H1 de 1ère génération sont connus de longue date dans ce domaine.
Les
® antidépresseurs (par propriété anticholinergique mais aussi par augmentation de taux de sérotonine).

Cet effet est plus fréquent avec les tricycliques. Le délai de survenue peut varier de quelques heures à plusieurs jours. Tous les antidépresseurs sérotoninergiques : fluoxétine (Prozac*), paroxétine (Déroxat*) … et la venlafaxine (Effexor*) ont été associés à des glaucomes par fermeture de l’angle. L’antidépresseur doit être arrêté et une prise en charge ophtalmologique rapidement réalisée.

2ème mécanisme : œdème du corps ciliaire provoqué par une réaction allergique.

Plusieurs cas de glaucome induit ont été observés dans le cadre de réactions allergiques aux sulfamides : cotrimoxazole (Bactrim*), hydrochlorothiazide … De même, un antiépileptique le topiramate (Epitomax*) peut induire des glaucomes aigus dans les 15 jours après le début du traitement.

3ème mécanisme : hémorragie rétinienne conduisant à un mouvement antérieur du cristallin

® AVK et autre anticoagulants

4ème mécanisme : œdème du corps ciliaire par angiœdème

La survenue d’angiœdème est une complication classique des IEC et des sartans. Une récente publication rapporte un cas d’angiœdème de la choroïde de l’œil avec " glaucome aigu malin " chez un patient traité par candésartan (Kenzen*, Atacand*).

La connaissance par les praticiens des médicaments pouvant induire ou aggraver un glaucome et des facteurs prédisposant à ces glaucomes est importante afin de déceler précocement un glaucome induit et de prendre l’avis d’un ophtalmologiste avant de prescrire un médicament susceptible d’induire des glaucomes si le patient présente des facteurs de risque.

Ces facteurs de risque de survenue de glaucome sont :
- pour les glaucomes à angle fermé : angle de la chambre antérieure étroit, sujet âgé, petit œil, hypermétropie, sexe féminin, ATCD familial d’angle fermé, ethnie (espagnol, asiatique et indien plus à risque).
- pour les glaucomes à angle ouvert : augmentation de la PIO, âge > 40 ans, myopie, traumatisme oculaire, diabète, HTA. »

[Sources]

(1) DK Li BMJ 2003; 327: 1-5
(2) GL Nielsen BMJ 2001; 322: 266-70
(3) Drug Safety 2003; 26(11): 749-67

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Elena Pasca

© Pharmacritique

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