06/03/2013
L’étude du Pr Séralini sur les rats nourris au maïs OGM : des résultats qui dérangent
[NdR: Gilles-Eric Séralini, André Cicolella et moi sommes intervenus de concert lors de la table ronde sur les problèmes majeurs du système de santé en France, au colloque Ecomédecine (26 et 27 octobre 2012). Dans son exposé, Gilles-Eric Séralini a largement répondu aux critiques. Je n'ai pas eu le temps de faire un article reprenant ses arguments, mais ai contribué a les diffuser, pensant que tout texte de soutien doit répondre aux critiques, sur des points concrets. Entre relectures et échanges sur le texte de Florence Poirier, puis écheances diverses, la publication a pris du retard. Après le texte, il y a des commentaires, liens et informations complémentaires rédigés par moi. Elena Pasca]
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L’étude du Pr Séralini sur les rats nourris au maïs OGM : des résultats qui dérangent
Par Florence POIRIER
Chercheur au Laboratoire de protéomique, Université Paris 13
C’est en tant que chercheur en biochimie que je réagis ici à la levée de boucliers contre l’étude du Professeur Gilles-Eric Séralini (« Long term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup-tolerant genetically modified maize ») qui a récemment été publiée dans la revue internationale à comité de lecture Food and Chemical Toxicology [1].
Cette étude concerne le maïs génétiquement modifié NK603, ainsi que l’herbicide auquel il a été rendu tolérant (le Roundup), et a été réalisée sur 200 rats. Il s’agit de la plus longue et de la plus complète étude toxicologique in vivo jamais réalisée sur un Organisme Génétiquement Modifié (OGM) et un pesticide dans sa formule commerciale. L’équipe du Pr Séralini a en effet effectué cette étude sur 2 ans au lieu des 3 mois habituels, avec l’analyse d’un plus grand nombre de paramètres biologiques et biochimiques.
Comme vous le savez, cet article a fait l’effet d’une véritable bombe dans le monde scientifique, mais a surtout provoqué un tollé de la part de plusieurs agences d’évaluation - dont l’Agence Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) - et d’une certaine frange de la communauté scientifique. Ce tollé s’est donc matérialisé par des critiques extrêmement violentes à l’encontre de l’étude en question. Qu’une publication scientifique fasse l’objet de critiques n’a rien d’anormal, bien au contraire : la controverse scientifique est saine et indispensable à l’acquisition et la construction des connaissances. Ce qui est grave dans le cas précis, c’est que les reproches faits sur le travail du Pr Séralini et de son équipe ne relèvent en rien de la critique scientifique objective, mais sont essentiellement motivées par un besoin viscéral de réduire au silence une étude devenue très embarrassante. Embarrassante pour qui ? Pour 1) les firmes semencières qui vendent les OGM et les pesticides qui vont avec ; 2) l’EFSA et d’autres agences d’évaluation qui ont contribué à l’autorisation de nombreux OGM et pesticides, dont ceux faisant l’objet de cette étude ; et 3) une partie de scientifiques qui travaillent directement sur la mise au point de ces OGM, et/ou qui sont dans une idéologie pro-OGM par dérive scientiste (croyance que seule la science peut résoudre les problèmes de l’humanité).
Ces individus procèdent toujours avec le même mode opératoire - mensonges scientifiques, pressions, et diffamation - pour faire plier les scientifiques dont les conclusions mettent à mal le « monde merveilleux » des OGM en agro-alimentaire.
L’étude du Pr Séralini a été motivée par l’incroyable carence d’évaluation dont font l’objet les OGM agricoles avant leur commercialisation. En effet, pour obtenir les autorisations de mise sur le marché de leurs OGM, non seulement les firmes semencières (Monsanto, Syngenta, Bayer CropScience, etc.) réalisent elles-mêmes sur des rats les tests toxicologiques qu’elles fournissent aux agences d’évaluation, mais ces tests sont réalisés sur seulement trois mois et sur un nombre très limité de paramètres biologiques et biochimiques analysés.
Cette carence d’évaluation des OGM avait déjà été mise en lumière en 2007 par l’équipe du Pr Séralini, qui avait ré-analysé les données brutes des études réalisées par Monsanto pendant trois mois sur des rats nourris ou non avec le maïs MON863 (génétiquement modifié pour produire une protéine insecticide). Ces données avaient été obtenues après une longue bataille juridique contre la firme qui refusait de les rendre publiques. Cette nouvelle analyse statistique sur les données brutes de Monsanto a conduit à la publication d’un article (Séralini et al. 2007) mettant en évidence des signes de toxicité hépatorénale chez les rats nourris avec cet OGM, ainsi que des différences liées au sexe [2]. Au regard de ces résultats, les auteurs conclurent par: « Nous recommandons vivement une nouvelle évaluation pendant une période plus longue sur des mammifères nourris avec cet OGM, accompagnée d’un suivi clinique scrupuleux, avant de conclure à l’innocuité sanitaire du maïs MON863 ».
Déjà une première levée de boucliers organisée par le lobby pro-OGM s’était fait entendre contre cet article. Puis une seconde, lorsque cette même équipe a publié deux ans après (De Vendomois et al., 2009) [3] une analyse comparative des données expérimentales obtenues in vivo sur trois maïs génétiquement modifiés (NK603, MON810, MON863). Etant donné que les conclusions du Pr Séralini remettaient en question l’innocuité de ces OGM, les agences d’évaluation, pour ne pas se désavouer, ont d’emblée invalidé les conclusions de ces articles (circulez, y a rien à voir !), et les organisations de scientifiques pro-OGM (AFBV [4], AFIS [5], etc.) ont orchestré, comme à leur habitude, une campagne de dénigrement contre le Pr Séralini. Marc Fellous, président de l’AFBV, a d’ailleurs été condamné en 2011 pour diffamation à l’encontre du Pr Séralini, et est à nouveau poursuivi pour faux et usage de faux dans le cadre de ce procès.
Aujourd’hui, le scénario se reproduit : faux arguments scientifiques contre l’étude, remise en cause des qualités scientifiques du Pr Séralini, pressions à l’encontre du journal qui a publié l’article, et mensonges scientifiques inacceptables. Les individus auteurs de cette campagne de dénigrement étant, bien entendu, toujours les mêmes. Mais les médias ont bien peu relaté, à l’époque comme dans l’affaire de cette dernière étude, le fait que le Pr Séralini a reçu le soutien de nombreux scientifiques français et internationaux ainsi que de nombreux autres citoyens [6].
Il n’est guère étonnant que ces méthodes détestables passent inaperçues auprès d’un large public, l’image du scientifique dans l’inconscient collectif étant généralement celle d’un individu forcément honnête, objectif, altruiste et doté d’une éthique irréprochable. Il est donc impensable qu’il puisse s’adonner à de tels agissements ! Impensable qu’il puisse mentir ! C’est d’ailleurs pour cela que dans les spots publicitaires, un comédien en blouse blanche deviendra tout de suite plus crédible pour vendre un cosmétique, un dentifrice, ou pour vanter les mérites d’une technologie. De la même manière, un chercheur ou un médecin préférera exposer ses travaux en blouse blanche devant ses collègues ou devant des caméras, pour souligner son appartenance à cette noble famille et tenter de gagner en crédibilité. Cette idéalisation du scientifique et du chercheur rend donc la manipulation médiatique plus aisée de la part de scientifiques peu scrupuleux. Comment douter de chercheurs prétendant s’exprimer au nom de l’ensemble de la communauté scientifique ou des six Académies des sciences [7]? Comment douter de scientifiques qui affirment à l’unisson que l’étude du Pr Séralini n’est pas valide ? Difficile, en effet, d’imaginer que ces individus ont recours à de tristes manœuvres et se sont éloignés depuis longtemps des valeurs qui font la noblesse de notre profession.
Beaucoup plus surprenant, en revanche, est que d’autres scientifiques adhèrent à toutes ces balivernes sans que l’ombre d’un doute ne traverse leur esprit! Et je ne parle même pas là de scientifiques qui ont un intérêt direct à la commercialisation de ces OGM, ni même de scientifiques prônant une idéologie purement scientiste, mais de scientifiques qui prennent position contre une étude ou pour une technologie en s’appuyant uniquement sur les affirmations de quelques-uns, sans même prendre le temps d’approfondir le dossier. Ces scientifiques assez ignorants du dossier des OGM se font donc en quelque sorte « manipuler » par des collègues peu scrupuleux. Mais, contrairement au grand public, ils n’ont absolument aucune excuse, car ils possèdent tous, sans exception, les connaissances nécessaires pour distinguer le vrai du faux ou pour accéder aux outils leur permettant d’aller chercher l’information scientifique lorsque celle-ci leur fait défaut [8]. En ce qui concerne l’étude du Pr Séralini, les vérifications scientifiques sont pourtant très simples à réaliser, et ne relèvent même parfois que du bon sens [9]. L’une de ces critiques, par exemple,
prétend que l’espèce de rats utilisée par le Pr Séralini n’est pas valide, car sensible au développement de tumeurs. Pourtant, les « Sprague-Dawley » sont les rats classiquement utilisés pour les études de toxicologie ; il suffit de consulter les articles scientifiques publiés dans ce domaine depuis des décennies pour s’en assurer [8]. C’est d’ailleurs parce que cette espèce est scientifiquement valide, qu’elle est également utilisée par les firmes semencières dans leurs études toxicologiques qu’elles fournissent aux agences d’évaluation [3]. Précisons également que l’apparition précoce des tumeurs et de la mortalité chez les rats nourris aux OGM et/ou Roundup est observée par rapport aux rats témoins de la même espèce : cette précocité est donc bien liée au régime alimentaire. Une autre critique porte sur la taille de l’échantillon : l’étude ne serait pas valide parce qu’elle n’a pas été réalisée avec 50 rats par groupe. Rappelons que ce nombre de 50 rats par groupe ne concerne que les études de cancérogénèse. Or l’étude du Pr Séralini n’est pas une étude de cancérogénèse, mais une étude toxicologique qui, elle, ne répond pas aux mêmes contraintes. Il suffit de consulter les recommandations de l’OCDE pour le vérifier [10]. C’est bien pour cette raison que les études toxicologiques in vivo sont réalisées sur un nombre plus limité de rats par groupe, y compris par les firmes semencières dans le cadre de leur demande d’autorisation de mise sur le marché (10 rats par groupe pour Monsanto [3]). Quant à l’analyse statistique des résultats qui ne serait pas adaptée, Paul Deheuvels - statisticien renommé et membre de l’Académie des Sciences - affirme le contraire et valide totalement l’étude sur ce point [11]. Ainsi, n’importe quel scientifique est en mesure de vérifier le non fondé des critiques formulées par les détracteurs du Pr Séralini. Le devoir d’un scientifique est d’analyser tous les éléments d’un dossier avant de prendre position contre une étude ou pour une technologie, surtout lorsque celle-ci peut avoir de lourdes conséquences sanitaires et environnementales. Les scientifiques qui ne prennent même pas le temps de se poser les bonnes questions et d’y répondre avant d’apporter leur soutien aux lobbyistes pro-OGM [12], devront donc assumer l’entière responsabilité de leurs prises de position.
Que l’on soit pour ou contre les OGM dans les champs et dans les assiettes, la moindre des choses lorsque l’on a encore un minimum d’objectivité scientifique, est de ne pas balayer d’un revers de manche une étude sur deux ans aussi complète - et quels que soient ses points faibles - en faisant comme si elle n’avait jamais existé, et en même temps accepter les yeux fermés la validité des études fournies par les firmes semencières, moins complètes, réalisées sur seulement 3 mois, et dont les données brutes restent confidentielles, empêchant ainsi toute expertise contradictoire. L’étude du Pr Séralini a le mérite de poser de nouvelles questions auxquelles la communauté scientifique se doit de répondre. Le déni de cette étude, le mensonge scientifique et la diffamation ne sont que la réaction de ceux qui ont tout intérêt à ce que cette étude disparaisse pour que ne soient pas mises en lumière leurs négligences, leurs incompétences, leurs irresponsabilités, et leurs conflits d’intérêts.
Pour que les résultats de cette étude conduisent à une réelle remise en question des procédures actuelles d’évaluation des OGM, vous pouvez agir :
- En signant une pétition où il est demandé 1) la suspension temporaire de l’autorisation de mise sur le marché du maïs NK603, 2) la transparence des évaluations qui ont donné lieu à des autorisations de mise sur le marché d’OGM et de pesticides en Europe, ainsi que 3) la mise à disposition de la communauté scientifique, via un site web, des données brutes des tests toxicologiques réalisés sur les OGM et pesticides, afin que ceux-ci puissent être réévalués de façon indépendante. Cette pétition s’adresse à un large public et est accessible par le lien suivant :
http://www.cyberacteurs.org/cyberactions/lettre-ouverte-m...
- En signant la lettre ouverte « Science et conscience », qui ne peut être signée cette fois-ci que par des scientifiques, et est accessible par le lien suivant :
http://www.cyberacteurs.org/cyberactions/science-conscien...
Notes :
[1] Séralini GE et al., Food Chem Toxicol., 2012, 50(11) : 4221-31 http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0278691...
[2] Séralini et al., Arch Environ Contam Toxicol., 2007, 52(4) : 596-602 http://link.springer.com/article/10.1007%2Fs00244-006-014...
[3] De Vendomois et al., Int J Biol Sci., 2009, 5(7) : 706-26 http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2793308/
[4] Association Française des Biotechnologies Végétales
[5] Association Française pour l’Information Scientifique
[6]
http://www.criigen.org/SiteFr//index.php?option=com_conte...
http://independentsciencenews.org/health/seralini-and-sci...
http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/11/14/science-et...
http://www.criigen.org/SiteFr/index.php?option=com_conten...
[7] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/661194-l-etude-d...
[8] Moteur de recherche d’articles scientifiques PubMed : http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/
[9] Séralini et al., Food Chem Toxicol., sous presse http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0278691...
[11] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/646458-etude-de-...
[12] http://www.cnrs.fr/fr/une/actus/2012/20120927-debat-ogm.h...
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POST SCRIPTUM par Elena Pasca / Pharmacritique:
Le monde selon les technosciences: des cobayes de laboratoire aux cobayes humains
Les relectures et l'édition du texte de Florence Poirier ont été faites par moi. Je l'ai rencontrée en 2009 à travers Sciences Citoyennes et nous sommes restées en contact. Nos positions sur un certain nombre de sujets convergent; aussi, je lui ai proposé de s'exprimer sur Pharmacritique au sujet des OGM. N'ayant pas eu le temps de faire un article détaillé, j'ai été contente lorsqu'elle m'a envoyé la première version de son texte. Je lui ai suggéré d'y inclure une réponse aux principales critiques formulées par les détracteurs et envoyé le texte présenté par GE Séralini lui-même au colloque Ecomédecine.
Au cours de son exposé, présentant les OGM sous l’angle de l’impact potentiel sur la santé publique, Gilles-Eric Séralini a formulé des réponses claires et détaillées aux critiques portant sur les supposées faiblesses méthodologiques de son étude. Ces réponses étant donc formalisées et disponibles, il m’a paru essentiel qu’elles soient diffusées et évoquées lorsque le sujet est abordé, pour ne pas donner l’impression d’une défense qui ne serait pas basée sur les faits, mais serait partiale, car faite par des scientifiques ou des militants ayant les mêmes positions quant aux OGM. D’ailleurs, lorsque j'aurai le temps, je demanderai l’autorisation de publier l’ensemble du fichier (texte, chiffres, illustrations, graphiques…) présenté par Gilles-Eric Séralini lors du colloque Ecomédecine. En y ajoutant bon nombre d’informations qui sont venues étoffer un « dossier » OGM et Monsanto désormais tellement épais que les citoyens ne peuvent plus faire la part des choses et se laissent guider par des croyances et des opinions lancées par des leaders d’opinion, au lieu de se forger un avis rationnel, basé sur les faits, donc en connaissance de cause. Il faut dire qu'ils sont bombardés au quotidien par des informations qui sont majoritairement autant de pièces dans la grande mosaïque de la désinformation sur les technosciences et leur impact sur notre santé et notre mode de vie.
Deux images sont extraites du site du CRIIGEN (Comité de Recherche et d'Information Indépendantes sur le Génie Génétique), avec autorisation de l’association. Elles illustrent l’étude de Gilles-Eric Séralini et al : des rats nourris au maïs OGM ont développé des tumeurs volumineuses. L'autre image est extraite du site de RFI et montre Gilles-Eric Séralini; celui-ci préside le comité scientifique du CRIIGEN et enseigne à l’Université de Caen.
A partir de cette page du site du CRIIGEN, l’on a accès à l’article de l’étude, à une synthèse, à une réponse de Séralini aux critiques les plus courantes, réponse parue dans la même revue que l’article initial (Food and Chemical Toxicology). L’on peut consulter un diaporama, s’informer sur le documentaire « Tous cobayes ? », sorti en même temps que l’étude, avoir des références bibliographiques sur d’autres documentaires, études et livres sur les OGM, etc. La liste de catégories à gauche du site permet d’accéder à des informations très diverses telles que les OGM et la santé, les implications éthiques, juridiques et législatives, etc. Des vidéos peuvent être visionnées directement sur le site. Bien évidemment, les OGM ne sont pas le seul sujet de réflexion et d’action du CRIIGEN, présidé par la députée européenne Corinne Lepage. Il se propose d’étudier le « génie génétique et ses impacts dans les domaines de la biologie, de l'environnement, de l'agriculture, de l'alimentation, de la médecine et de la santé publique » et, de façon plus générale, les effets du génie génétique « sur la santé de l’homme et de tout l’écosystème vivant ».
J’ai eu le plaisir de rencontrer Gilles-Eric Séralini à plusieurs reprises, bien avant la déferlante médiatique.
Rappelons que le CRIIGEN a co-organisé en mars 2010 avec la Fondation Sciences Citoyennes un colloque à Bruxelles, au Parlement européen, dont le titre parle de lui-même : « Santé : L’expertise en question. Défaillances de l’évaluation ». Le programme du colloque, parrainé par les députées européennes Corinne Lepage, Fiona Hall et Frédérique Ries, est présenté sur cette page de Pharmacritique.
Outre la participation à l’organisation et au choix des thèmes et des intervenants de ce colloque, j’ai fait une intervention, au nom de Sciences Citoyennes, pour donner des exemples de conflits d’intérêts en matière de santé humaine et de médicaments, alors que Gilles-Eric Séralini est intervenu sur les conflits d'intérêts des entreprises qui produisent et commercialisent des OGM (Monsanto, Syngenta...). Au fil des interventions, l’on a pu constater à nouveau à quel point les techniques de désinformation des citoyens, de lobbying, de manipulation de la recherche, etc. sont les mêmes dans tous les domaines scientifiques. Ce type de colloque est précieux, car il permet de rompre l’isolation entre les associations, entre scientifiques, militants associatifs, hommes politiques et citoyens vigilants, ainsi que de rencontrer un certain nombre de personnes engagées dans le combat contre les conflits d’intérêts et le lobbying, contre tout ce qui met la santé publique en danger. C’est ainsi que l’on peut démarrer des réflexions convergentes et des actions qui dépassent les barrières disciplinaires habituelles.
Un autre point de rencontre, ce sont les blogs et sites internet permettant une parole et une expertise citoyenne qui sort des formes de censure et de formatage par les media classiques; pour parler de Pharmacritique, l'un des rôles qu'il peut jouer, c'est de donner un espace d'expression à des jeunes chercheurs et scientifiques habitués à rester dans leurs laboratoires et à communiquer entre pairs, lors de rencontres et colloques scientifiques. Ils sont peu habitués à la prise de position publique et aux conséquences d'un engagement citoyen qui rompt leur "splendide isolation", les sort de leur "tour d'ivoire" et les place sur l'agora, dans le débat public, face aux citoyens.
Contribuer à démolir les illusions qui vont de pair avec l'instrumentalisation des pratiques scientifiques et la réduction progressive de la science aux technosciences (avec les illusions afférentes, telles que la neutralité de la science ou l'objectivité scientifique qui permettrait d'exclure toute subjectivité et idéologie des chercheurs, etc.)
La participation et l'ouverture au débat public leur permet de mieux comprendre l'inscription de leur domaine scientifique dans le social, de poser autrement et repenser le rapport entre science et société, en cassant certaines illusions et légendes qui ne résistent pas dès lors que les scientifiques sont confrontés à la réalité, à l'impact de leurs travaux sur la société, sur nos modes de vie, etc. Les illusions - par ailleurs fort confortables, car empêchant l'éveil de la conscience morale, l'exercice d'un esprit critique et d'un doute méthodique - se brisent aussi lorsque les chercheurs et scientifiques comprennent la façon dont leurs travaux sont récupérés et instrumentalisés par des industriels.
L'une de ces légendes, c'est la prétendue neutralité de la science, neutralité axiologique (c'est-à-dire en termes de valeurs), neutralité politique et idéologique. Les scientistes et les industriels - les deux pôles parmi tous ceux qui instrumentalisent la science et ses produits - sont ceux qui défendent bec et ongles la neutralité de la science, pour des raisons facilement compréhensibles... En sociologie, cette thèse a été développé par le sociologue allemand Max Weber, selon qui la science ne comporte pas de jugements normatifs, les scientifiques n'émettant pas de jugements de valeur (werturteilsfreie Wissenschaft). Toute l'oeuvre n'est pas encore traduite en français, mais certains écrits - Le Savant et le Politique, Essais sur la théorie de la science, ...) sont devenus des références classiques quant à la vocation et l'engagement des scientifiques (Wissenschaft als Beruf) et les modalités particulières de leur rapport - et du rapport de leurs travaux - à la société. La thèse de la neutralité axiologique a fait l'objet de nombreuses controverses au cours du 20ème siècle, et les diverses écoles sociologiques et épistémologiques continuent à diverger là-dessus.
Une fois que l'illusion de la neutralité de la science tombe, la conscience morale peut s'éveiller, il y a un processus d'autoréflexion critique qui peut démarrer. L'une des interrogations essentielles est celle sur la responsabilité des chercheurs et scientifiques: responsabilité non seulement pour garantir le respect des règles de l'art dans leur domaine respectif, mais en tant que citoyens, envers la société dans son ensemble. C'est une responsabilité pour leurs travaux et les conséquences de ces derniers sur nos sociétés et nos modes de vie. Ils ne peuvent plus se réfugier derrière la représentation confortable du scientifique neutre qui n'engagerait pas sa subjectivité, ni ses valeurs, puisqu'il entrerait dans des cadres méthodologiques différents: ceux de l'objectivité, brandie elle aussi par les industriels et les scientistes cherchant à échapper aux interrogations morales et éthiques, notamment quant aux conséquences des technosciences.
J'ai développé en détail ces thématiques dans un article qui prend pour point de départ le livre Labo-Planète et donne beaucoup de références (voir cette page).
Désinformation par les media sous-traitants des lobbies
Gilles-Eric Séralini, André Cicolella et moi sommes intervenus à la table ronde consacrée aux problèmes essentiels de la santé en France, animée par Corinne Lalo, lors du colloque Ecomédecine, mentionné plus haut, qui a eu lieu les 26 et 27 octobre 2012 à Paris. André Cicolella a abordé l’explosion des maladies chroniques, leur impact sur les systèmes de santé, leurs causes environnementales et autres (modes de vie…) ; quant à moi, le problème essentiel englobant tous les autres me semble être la médicalisation et la surmédicalisation, largement évoquées depuis des années sur Pharmacritique. J’ai essayé d’en présenter les grandes lignes, insistant particulièrement sur le façonnage de maladies (disease mongering, voir ces articles, entre autres), afin de faire le lien avec les exposés de mes interlocuteurs.
Un fait qui n’a malheureusement pas eu d’écho dans les media, trop occupés à descendre Séralini, montre qu’il faut regarder dans les coulisses pour comprendre : une multinationale telle que Monsanto se voit accorder une « garantie » par des banques européennes ; autrement dit, c’est l’argent public des Européens qui sert à garantir les profits et les dividendes des actionnaires en cas de pépin. Par exemple, si les OGM nous resteront sur l’estomac ou ailleurs…
« Le monde selon Monsanto » - titre du documentaire de Marie Monique Robin, évoqué dans les articles parlant de Monsanto et du lobbying – n’est pas une représentation paranoïaque ou sensationnaliste. La réalité dépasse même les représentations paranoïaques, et les berceuses que nous chantent des media sous-traitants des lobbies qui en sont propriétaires directement ou indirectement (par la pression de la publicité, etc.) ne valent pas mieux que les communiqués lénifiants venant des industriels eux-mêmes, éventuellement habillés un peu pour faire des « publireportages ».
Financement de la recherche (une solution palliant à l'absence d'argent public pour financer des recherches; reproche du financement des études de Séralini et du CRIIGEN par la grande distribution, etc.)
La crédibilité de ces media – qu’il s’agisse de leurs activités de désinformation et de marketing / communication en général ou des attaques visant Gilles-Eric Séralini en particulier – est à peu près nulle. Des journaux détenus par des industriels de l’armement, par des banquiers ou autres industriels font la leçon au CRIIGEN et à Séralini pour un financement de leurs études par des enseignes de grande distribution et pour l’orchestration de la sortie simultanée de l’étude sur la toxicité du maïs OGM et du Roundup, ainsi que du documentaire « Tous cobayes ? » et d’une campagne de Carrefour pour promouvoir des produits issus de l’agriculture biologique. C’est la poutre et la paille…
Pourquoi n’y a-t-il pas de financement public de telles études, qui permettrait de les faire sur des années et sur des échantillons de rats bien plus importants ? Pourquoi n’y a-t-il pas un fonds anonyme de financement, regroupant l’argent des industriels pour financer des recherches sur des sujets d’intérêt public ? Les sujets seraient déterminés par une commission indépendante qui pourrait gérer ce fonds sur lequel les industriels n’auraient aucun droit de regard. Un tel fonds pourrait bien entendu être mis en place dans tous les domaines, y compris les OGM, pesticides, les médicaments… Prenons les industriels au mot, puisqu’ils disent financer les recherches par philanthropie, par souci de l’avancement des connaissances et de la santé. C’est ce que je répète sans cesse ; je le disais en commentant un article suisse traduit sur Pharmacritique qui faisait cette proposition dans le domaine de la recherche pharmaceutique; je l'ai redit en 2010 lors du colloque au Parlement européen où il était question aussi d’OGM, puis à chaque fois que l’on m’a demandé comment résoudre le problème de l’insuffisance des fonds publics, si l’on rejette l’argent des industriels. Mais il ne s’agit pas de le rejeter, il s’agit de l’utiliser en supprimant tout risque de collusion et de conflits d’intérêts.
Un tel fonds permet le financement - par l'argent des opérateurs téléphoniques - d'études sur la nocivité ou non d'ondes élécromagnétiques, pour la confirmer ou l'infirmer par des données scientifiques contrôlées, vérifiables et reproductibles. C'est ainsi que pourraient être financées des recherches nécessaires pour valider ou invalider certaines alertes portées par des lanceurs d'alerte, par exemple sur les perturbateurs endocriniens, les pesticides, les polluants textiles et autres toxiques environnementaux.
Un tel fonds anonyme permettrait de financer une unité de pharmacologie clinique auprès de l'ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament), qui vérifierait les résultats des RCT (études randomisées contrôlées en double aveugle) et d'autres données contenus dans les demandes de mise sur le marché de tel médicament ou dispositif médical.
Le financement n’est pas un problème, si l’on veut trouver une solution, si l’on veut changer en profondeur un système qui est structurellement fait pour les affaires, pour être instrumentalisé par les industriels et maximiser le profit.
« L’essentiel, c’est la santé » - c’est la devise de Sanofi que je rappelais lors du débat avec Renaud Lambert (voir ici). Il faut juste savoir quelle santé est primordiale, la nôtre ou la santé financière des multinationales ? Tout dépend de la réponse à cette question. Réponse sur laquelle nous pouvons agir, d’abord par une prise de conscience, par un effort de recul critique et de recherche d’une information indépendante, qui permettra à chacun(e) de trouver une forme d’action appropriée.
Une vie de cobaye: consommateur dans un monde administré, où cadres administratifs et technosciences fusionnent et prédéterminent tous les aspects de nos vies
A une échelle différente et toutes spécificités gardées, cela devient de plus en plus comparable aux cages des cobayes de laboratoires, dont la vie est elle aussi rythmée par des interventions technoscientifiques...
Cessons d’être victimes ! Cessons de nous laisser gaver - au sens propre du mot, avec les aliments OGM... - et guider par ce que d’autres pensent pour nous et à notre place ! Autrement, nous deviendrons tous semblables à ces pauvres rats, tous cobayes d’un produit ou d’un autre, d’un système de pensée qui idolâtre la science et ses sous-produits : ces technosciences qui mettent notre vie en coupe réglée. La médicalisation, tout comme nos habitudes alimentaires façonnées par les industriels et tout comme les autres formes industrialisées, administrées, pré-déterminées, de notre mode de vie, est l’un des symptômes de notre acceptation du scientisme et de tout ce qu’il implique : tout problème relèverait d’une ou plusieurs technosciences et pourrait être résolu par elles. C’est un système de pensée qui emprisonne notre conscience et fait passer le narcissisme humain tel qu’il s’incarne dans le complexe démiurgique technoscientifique avant l’idée d’humanité, cette tâche infinie, cette idée régulatrice que tentaient de circonscrire des principes dénigrés par les adeptes et les profiteurs du tout technique, de cette nouvelle scolastique scientiste à laquelle nous avons permis d’avoir une emprise totale sur nos vies, sur l’humanité, sur la nature. Au point de breveter le vivant, au point d’assister non plus seulement à la réduction de la biodiversité, mais à la réduction de la diversité humaine, de la psychodiversité.
Consommateurs des mêmes produits, matériels et immatériels, de l’industrie alimentaire à l’industrie de la culture produisant des loisirs passifs qui prennent notre « temps de cerveau disponible », nous sommes soumis, de par les cadres technoscientifiques et administratifs qui régissent notre existence de la naissance jusqu’à la mort, aux mêmes normes industrielles qui deviennent des normes sociales. Le résultat n’est plus juste une représentation du temps jadis, fait par un critique nostalgique. Non, il devient désormais visible. Car nous sommes de plus en plus uniformisés, standardisés, « normalisés », mis au pas… Nous devrions avoir tous le même taux de cholestérol, la même pression artérielle, la même glycémie, la même densité osseuse, la même apparence et corpulence, le même psychisme, etc., sous peine de rentrer dans l’une des cases du DSM (Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux) et des manuels de cette techno-médecine administrée, comme en témoignent les nombreux programmes de « prévention », au sens déformé du terme, de même que le paiement à la performance (P4P), qui prévoit que l’on nous soigne comme le bétail : par tranche d’âge et par pathologie.
Nous devenons potentiellement interchangeables, et c’est exactement ce qu’il faut à un néolibéralisme qui prédétermine nos vies en deux tranches : force de travail et entretien de la force de travail (toujours par des moyens mercantiles et profitables à des industriels de tout poil, puisque nous sommes consommateurs, y compris de loisirs passifs qui nous « distraient », nous « divertissent » et nous « entretiennent » (entertainment) pour garantir le sommeil de notre conscience. L’on voit à quel point le système néolibéral n’a plus besoin de coercition, au sens de l’application d’une violence tangible. Non, c’est la « violence douce » (Pierre Bourdieu) qui a cours, par des moyens technologiques fusionnés avec les cadres administratifs de notre existence, et ces moyens non seulement ne sont pas dénoncés ou rejetés, mais sont explicitement considérés comme un progrès éthique et réclamés comme un droit et comme le support de l’exercice d’une liberté individuelle. Pensons à ceux qui réclament une "correction" médico-pharmacologique, parce qu’il est socialement dévalorisant de se dire marginal, différent, inadapté (au marché du travail, etc.), mais il est socialement accepté de se dire malade et d’entrer dans un rôle où il suffit d’être passif et d’obéir, laissant les moyens technoscientifiques prescrits faire leur œuvre. N’est-on pas tout autant cobaye que les rats de l’étude de Gilles-Eric Séralini ?
Tout critique - et même tout être humain différent - est susceptible d’être taxé de malade, surtout de malade mental, puisque la désobéissance, la rébellion, l’humeur inadéquate,… sont des troubles catalogués dans le DSM et amenant à la consommation de moyens de correction pharmacologique. Les industriels créent les problèmes et offrent des pseudo-solutions, toujours consuméristes et restant toujours dans l’enclos qu’ils ont dessiné pour nous. Il en va de même pour les consommateurs d’idéologies alternatives, qui pensent être hors système, voire contre le système, en allant voir des homéopathes et autres méthodes et médecines douces… Mais le système de pensée est le même. C’est le génie du néolibéralisme que d’avoir dessiné un enclos dans lequel peuvent s’épancher les pseudo-critiques, tant qu’ils ne sortent pas des limites. Quel alibi parfait pour un système qui encadre – et donc régit et contrôle – même les critiques qui le visent !
Le système des technosciences et leurs produits – des OGM insuffisamment testés aux nanoparticules pour lesquelles les décisions d’investissement ont été prises avant le pseudo-débat citoyen, puis aux médicaments inutiles par milliers – tout cela forme une tumeur aux excroissances totalisantes et totalitaires. Un totalitarisme qui est d’autant plus efficace qu’il est doux, mou et quasiment invisible.
Elena Pasca
02:12 Publié dans Ecologie politique et sociale vs. biototalitarisme, Environnement, toxiques, déchets, pollution, Lobby agroalimentaire agriculture pesticide chimie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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