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18/09/2011

La santé publique dans tous ses états: questions au Dr Alain Braillon, un expert trop indépendant (I)

J'ai proposé un entretien au Dr Alain Braillon, à la fois pour Pharmacritique et pour la Fondation Alain Braillon désaffecté.jpgSciences Citoyennes, ce qui permet à l'association d'exprimer son soutien et sa solidarité en lui donnant directement la parole. Cette forme permet aussi de tendre un miroir à la santé publique, par des réponses à mes questions ciblées sur des actualités comme sur des problématiques plus globales. Voici la première partie de cet entretien, après une introduction faite par moi. La deuxième partie est ici

Mis sur le banc de touche pour avoir trop bien fait son travail, le Dr Alain Braillon est un témoin privilégié de la démolition de la médecine de santé publique, parente pauvre d’une médecine calquée sur les demandes de l’industrie pharmaceutique, dans un système tout entier conçu pour être pharma-amical, faire non pas de la prévention rationnelle, mais de l’abus de prévention, réduite à son sens pharmacologique, faire de la médicalisation des états physiologiques comme des facteurs de risque, des états d’âme, du mal-être socio-économique… Avec ses conséquences de surmédicalisation, surdiagnostic et surmédicamentation et l’augmentation exponentielle des risques iatrogènes. Ces tares structurelles ont été exposées moult fois sur Pharmacritique et illustrées aussi par le « cas » représentatif d’Alain Braillon.

Un article récent épinglait la misère de la médecine de santé publique, première victime de coupes budgétaires et du désinvestissement de l’Etat, qui ne saurait être occultée par quelques vitrines bien lustrées telles que le mastère de santé publique annoncé par le Cnam, l’Institut Pasteur et l’EHESP (Ecole de Hautes Etudes en Santé Publique). Ces institutions devraient donner des garanties de leur indépendance et de la qualité de leur formation, par exemple en ayant recours à des experts indépendants et reconnus au niveau international. Proposer une chaire à Alain Braillon serait un bon début.

En posant un certain nombre de questions, au nom de la Fondation Sciences Citoyennes et de Pharmacritique, j’ai souhaité demander au Dr Alain Braillon de tendre un miroir à cette santé publique qu’il connaît désormais sous toutes les coutures : de l’intérieur, de l’extérieur et même en tant que « dommage collatéral » parmi d’autres induits par la politique du gouvernement actuel. Car c’est en pratique, sur de tels cas précis de démolition d’un service et d’éviction de l’un des rares médecins français à être une référence de niveau international, que l’on peut juger ce qu’il en est des annonces médiatiques et du projet de loi de Xavier Bertrand, présenté comme « radical » et à même d’introduire une coupure nette entre « l’avant et l’après Médiator ».

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12/09/2011

MacStatine: Statines chez Mc Donald's et simvastatine sans ordonnance en prévention cardiovasculaire

Le tout cholestérol - et le tout statines en réponse - est une stratégie de disease mongering (façonnage MacStatin avec article Ferenczi am J cardiol.jpgde maladies) qui, outre la baisse arbitraire des seuils dits « normaux » par des experts ayant des conflits d’intérêts, le diabolisent et en font une sorte de maladie en lui-même, alors qu’il n’est qu’un facteur de risque parmi d’autres. Les articles d’Arznei-Telegramm ainsi que d’autres critiques qui décortiquent ces aspects sont dans les notes de la catégorie « Cholestérol, statines, Ezétrol, Inégy, théories pharma ».

Mac Statin, c’est ainsi que les auteurs eux-mêmes, puis The Heart et la presse généraliste (The Guardian, The Telegraph…) ont appelé cette démarche de surmédicalisation et abus de prévention de quelques cardiologues britanniques, qui ont publié cette proposition en août 2010 dans le American Journal of Cardiology. L’illustration est donnée par les auteurs dans la version intégrale de l’article, qui ne contient d’ailleurs aucune déclaration d’intérêts, comme un exemple de campagne d’éducation (nouveau concept de prévention : « je neutralise le cholestérol [par la statine] »…).

J’évoque l’affaire de la MacStatine en détail, donne des extraits du texte, puis rappelle quelques problèmes posés par les statines, ainsi que l’analyse du Pr Joël Ménard (pour la SFSP) du choix britannique de laisser la simvastatine 10 mg en automédication, en vente libre dans les pharmacies, et de l'opportunité ou non de suivre cet exemple en France.

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24/08/2011

La pharmaco-prévention dans les unités de soins de longue durée: un acharnement à dénoncer

Par le Pr Pierre BIRON pierre biron pharmacologie,prévention abus de prévention,médicalisation surmédicalisation surmédicamentation,unité de soins de longue durée personnes âgées,vieillissement soins hôpital,personne âgée médicaments effets indésirables,statines personnes âgées,alzheimer médicament anticholinestérasiques effets indésirables,calcium suppléments densité osseuse,bisphosphonates effets indésirables,preventive hounding prévention,acharnement thérapeutique personnes âgées,usld soins qualité de vie,viellissement qualité de vie soins long séjour,centre soins long séjour,personnes âgées dépendance autonomie,personnes âgées médicaments coûtefficacité

[Professeur honoraire de pharmacologie à l’Université de Montréal, engagé sur toutes les questions de pharmacologie sociale, Pierre Biron est un observateur critique de la scène médico-pharmaceutique, auteur et co-auteur de nombreux articles et chapitres de livres sur l’influence de l’industrie pharmaceutique sur la médecine, l’abus de prévention, la surmédicalisation et surmédicamentation, les formes de disease mongering (façonnage de maladies), les politiques du médicament… 

Pierre Biron vient de publier un dictionnaire engagé, critique et évolutif, anglais/français, de la médecine dans ses rapports à l’industrie pharmaceutique, qui peut être téléchargé gratuitement sur cette page de l’Encyclopédie de l’Agora (site incontournable fondé et animé par le philosophe Jacques Dufresne).

Sur Pharmacritique, Pierre Biron a publié l’article « Entrevue virtuelle avec Jean Peneff: "La France malade de ses médecins" ». (Photo: revue Protégez-vous)]

 

La pharmaco-prévention dans les unités de soins de longue durée: un acharnement à dénoncer

Chaque jour il peut se consommer – disons huit pour la présente discussion - pilules ordonnancées par lit d’Unités de soins de longue durée (dits Centres hospitaliers de soins de longue durée ou CHSLD, au Québec) et parfois plus. Avec plus de 45 700 de ces lits en mars 2010, cela ferait 133 400 000 de prises annuelles auxquelles seraient exposés nos aînés non autonomes au Québec. On peut refaire de tels calculs en France, en Suisse, en Belgique. Autant d’aînés exposés aux effets indésirables, dont le risque augmente exponentiellement avec le nombre de produits consommés quotidiennement. Exposés le sont aussi les porte-monnaie des contribuables et des payeurs de primes de mutuelles et complémentaires santé.

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08/03/2011

Misogynie culturelle et médicale. Le livre de Guy Bechtel "Les quatre femmes de dieu" et des exemples de surmédicalisation des femmes (endométriose, statines...)

L'une des fonctions essentielles de l'éclairage historique du présent est circonscrite par la formule de Vladimir Jankélévitch: "le Bechtel les 4 femmes fr.jpgdéniaisement par l'histoire"... Pourquoi? Pour apprendre comment des faits sociaux se sont agrégés de telle façon plutôt que d'une autre, apprendre à quoi les luttes des féministes nous ont arraché(e)s et dans quelle nuit nous risquons de retomber peu à peu si nous ne prenons pas conscience du fait que la libération des femmes est un processus, une lutte de tous les jours, et non pas un état acquis une fois pour toutes.

On parle des femmes portant la burqa, torturées physiquement, éliminées... Et les images nous détournent de l'abîme tout aussi inacceptable qui existe toujours chez nous - qui prétendons pourtant être progressistes et éclairés, sortis de la barbarie - entre les droits des femmes et ceux des hommes. Le livre de Guy BECHTEL "Les quatre femmes de dieu: la putain, la sorcière, la sainte & Bécassine" (Plon 2000, puis rééditions chez Pocket) éclaire le présent en retraçant l'histoire des tortures morales, des humiliations et contraintes infligées aux femmes par le christianisme, particulièrement dans sa variante catholique. Elles sont une conséquence de la diabolisation des femmes, considérées comme des êtres maléfiques et impurs, comme la racine de tous les maux, ce qui justifierait qu’elles subissent à l'infini des punitions toujours plus sophistiquées, qu’elles restent à l'état de minorité et d'incapacité civile et fassent l'objet d'une surveillance et d'un contrôle omniprésents.

Pourquoi parler de ce livre de Guy Bechtel sur Pharmacritique? Parce que la médecine a de tout temps contribué à opprimer les femmes, et la féminisation du corps médical ne change rien à cette oppression fort bien enracinée dans la doctrine comme dans les pratiques conscientes ou pas, et qui s'exercent par l'instrumentalisation du corps des femmes et son contrôle.

Car c'est le corps des femmes qui est le plus médicalisé, surmédicalisé au profit de l'industrie pharmaceutique et à d'autres "industries de la santé". Ce corps, idéalisé pour mieux pouvoir le contrôler de multiples façons, est soumis à la dictature d'une « normalité » inventée de toutes pièces, pour le bénéfice de la domination de genre et de celle économique. Cette normalité n’a d’existence qu’au même titre que d’autres outils marketing – c’est un « standard » imaginaire avec tout son cortège de clichés et de préjugés très efficaces pour le pharmacommerce. On ne peut pas dénoncer la normalisation des femmes entreprise (aussi) par la médecine sans la situer dans le contexte, parce que la misogynie de la médecine a ses racines dans la misogynie culturelle et religieuse que Bechtel met en évidence avec toute la rigueur de l'historien qu'il est, et sans intention militante ni polémique. D'où l'efficacité du livre.

Je reprends ici ma critique du livre, parue en 2003 dans la revue de philosophie et littérature "Place aux Sens", précédée par quelques remarques préliminaires et exemples de misogynie traduite dans une psychosomatique à deux balles.

Je donne en particulier l'exemple du dérapage de l'élite de la gynécologie française, qui s'est laissée mener en bateau par un psychanalyste charlatan cherchant à faire parler de lui et à recruter. Les grands pontes et leurs revues ont avalisé des interprétations sectaires ahurissantes de l'endométriose (et d'autres maladies à prédominance féminine), dont la cause serait une "névrose hystérique" due à des viols et autres sévices sexuels... Ca dépasse l'entendement... Une campagne que j'ai initiée a heureusement réussi à obliger le Pr Patrick Madelenat, le Pr Charles Chapron, le Dr Jean Bélaisch et d'autres à faire marche arrière avant que cela aille trop loin. C'était en 2007 - 2008, mais des tendances déviantes existent encore... Décidément, les femmes doivent lutter tous les jours pour se faire respecter - et bien soigner...

Enfin, l'article finit par des extraits du livre de Bechtel.

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01/02/2011

Entrevue virtuelle avec Jean Peneff: "La France malade de ses médecins" [1]

Par Pierre Biron jean peneff sociologie de la médecine,la france malade de ses médecins,surmédicalisation surmédicamentation,prescriptions médicales irrationnelles,dr knock médicalisation,disease mongering médecine,clinique et technicisation médecine,abus de prévention médecine,commerce privatisation médecine

médecin et anciennement professeur-chercheur en pharmacologie à l’Université de Montréal [2]


Question – Le rôle traditionnel de soignant est-il en train d’être détrôné par un rôle de pourvoyeur en vue de meilleures performances du corps humain ?

Réponse – Oui… la recherche du plaisir, la stimulation des sens, l’accroissement des capacités physiques, sexuelles, sportives ou intellectuelles font partie des nouvelles exigences des classes aisées urbaines. On passe ainsi de ‘maladie’ à ‘trouble de santé’, de ‘santé’ à ‘dépassement de soi’ avec recherche de performances, travail sur les sensations ou les sentiments à partir de la chimie, ou travail sur l’apparence.

Q – Comment pratiquent alors ces médecins devenus des pourvoyeurs et des « gros prescripteurs » plutôt que des soignants prudents?

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17/08/2010

"Sciences, clinique, psychotropes: quelles interactions?" Colloque international à Bruxelles (12 octobre 2010)

La Dre Monique Debauche m'a signalé d'un colloque pluridisciplinaire qu'elle co-organise au mois surconsommation psychotropes,monique debauche,diagnostic en psychiatrie,dépression et antidépresseurs,santé mentale,disease mongering,médicalisation de la vied'octobre à Bruxelles et dont le programme s'annonce excellent: "Sciences, clinique et psychotropes: quelles interactions?" (détails plus bas).

Monique Debauche est psychiatre et travaille à cette institution exemplaire dans l'approche globale de la santé qu'est la Free Clinic de Bruxelles. Elle fait partie du GRAS (Groupe de Recherche et d'Action en Santé), association de médecins belges indépendants, membre de l'ISDB (International Society of Drug Bulletins), dont je recommande vivement les travaux.

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07/12/2009

Grippe A H1N1: valse des morts pour attiser les peurs. Dialectique des contraires entre l'apocalypse des scientistes et l'hécatombe des antivaccinalistes

La raison et la science sont les grands perdants dans cette valse des morts revendiqués par les deux extrêmes. Mais au-delà Danse macabre2.jpgdes réactions paranoïdes, comment s'étonner de la méfiance du public envers l'expertise et les autorités sanitaires, lorsqu'on lit certaines estimations apocalyptiques "prévoyant" (sic) 65.000 morts pour la Grande-Bretagne? 30.000 en France, 90.000 aux Etats-Unis. Comment s'étonner de ce rejet lorsqu'on apprend que le CDC (Centers for Disease Control and Prevention des Etats-Unis) a brusquement changé sa façon de compter les morts, ce qui a pratiquement triplé leur nombre?

Des 65.000 morts britanniques, il en restait 154 le 10 novembre, alors que l'activité épidémique commençait déjà à baisser. Cette baisse se confirme dans plusieurs pays.

Mais les estimations des décideurs politico-sanitaires conseillés par des experts manifestement plus fortiches en conflits d'intérêts qu'en science sont bien pâles par rapport à celles des complotistes antivaccinalistes, selon lesquels quelques puissants voudraient exterminer jusqu'à un quart de l'humanité - soit par une grippe produite en laboratoire soit par la vaccination... Avec la variante de l'introduction de nanoparticules et / ou puces RFID chez tout le monde, pour un contrôle de la population à distance...

Madame Soleil à l'honneur, en version apocalypse...

Une telle annihilation des capacités critiques de la raison par l'appel aux affects immédiats (sans médiation), aux peurs, aux réflexes des tripes n'est pas nouvelle et doit être située dans un contexte plus large. En réfléchissant au fait que son meilleur terroir nourricier est le scientisme. Je me  demande si l'Ecole de Francfort n'est pas, en fin de compte, la seule dont le "savoir prévisionnel" - à ne pas confondre avec des chiffres, car il concerne les limites morales à imposer aux sciences - risque d'être confirmé par la réalité. Depuis les années 30, les Francfortois et leurs "descendants" renvoient dos à dos l'irrationalisme et le scientisme, comme autant de formes interdépendantes de destruction de la raison.

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02/07/2009

Les effets de la surmédicamentation: Guillaume Meunier, gavé de psychotropes et mort à 30 ans

Guillaume Meunier « était différent, donc catalogué comme marginal et cas social », diagnostiqué agoraphobe, maniaco-dépressif (bipolaire), donc bourré de médicaments, sans prendre garde aux interactions et contre-indications médicamenteuses…

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26/11/2008

Surdépistage et surdiagnostic des cancers. Urgence d'une expertise citoyenne sur la médicalisation, l'abus de prévention, la médecine paternaliste... Livre de Gilbert Welch

Mise à jour du 3 décembre 2012:

Les réflexions sur le dépistage et surdépistage des cancers, sur les surdiagnostics, sur les justifications mises en avant (qui occultent les intérêts en présence), sur la différence entre les découvertes histologiques (cancer histologique) et les symptômes cliniques (cancer maladie), sur le contexte dans lequel se fait ce surdépistage et sur ses conséquences sont abordés de façon disparate sur Pharmacritique, dans des articles et notes rassemblés sous plusieurs catégories, selon l'angle de vue: prévention, surmédicalisation, industrie du cancer, conflits d'intérêts, surmédicalisation du corps des femmes, médicalisation de l'existence, silence de la raison dès que le mot "cancer" est prononcé, vaccins supposés prévenir le cancer du col de l'utérus, disease mongering (façonnage de maladies/ invention de maladies / vendeurs de maladies), actes médicaux comme forme de contrôle social, uniformisation des individus à travers des normes médicales devenues des normes sociales, etc.


Ces articles (qui traitent donc tous du dépistage des cancers, en particulier celui du sein et de la prostate) sont acessibles à partir de la liste alphabétique des catégories à gauche du blog (il faut descendre sur la page, pour accéder aux articles, du plus récent au plus ancien). Quelques exemples de catégories: "surmédicalisation, surconsommation", "prévention, abus de prévention, médecine préventive", "disease mongering, invention de maladies, maladies à vendre", etc. 


Les actes du colloque "Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements", qui a eu lieu à la Faculte de médecine de Bobigny fin avril 2012 à l'initiative du groupe Princeps dont je fais partie (et où il a beaucoup été question du dépistage/surdépistage, du surdiagnostic des cancers et ses conséquences), sont accessibles à partir de cette page, avec un accent mis sur les causes, le contexte global, les formes que prend le surdépistage ainsi que ses conséquences.


J'ai essayé d'expliquer comment des éléments très disparates - des intérêts matériels et idéologiques, des représentations sociales, des stéréotypes habilement exploités, une vision déformée du féminisme, des éléments scientistes qui s'imbriquent parfaitement avec des représentations et des clichés irrationnels, etc. - s'amalgament dans le dépistage du cancer du sein tel qu'il nous est présenté aujourd'hui. Après analyse, il se révèle être une construction sociale érigée en science.


J'ai essayé, dans cet article détaillé et donnant des liens et références, de montrer dans quel sens devrait aller, à mon avis, une analyse plus efficace du dépistage et d'en poser quelques balises. A mon avis, le débat public indispensable devrait s'appuyer sur une généalogie critique décomposant cette construction sociale dans ses éléments - chacun étudié en synchronie et en diachronie - et analysant comment et pourquoi ils se sont amalgamés pour donner le résultat que l'on connaît aujourd'hui et qui gonfle chaque année avec un "octobre rose" qui, manifestement, déconnecte notre matière grise...

L'article prend en compte aussi d'autres éléments d'actualité (les contradictions de Marisol Touraine, le prix de la revue Prescrire accordé à Peter Gotzsche pour son dernier livre sur le surdépistage et le surdiagnostic des cancers du sein, livre décrit en grandes lignes et avec des liens, etc.). Il s'appelle "Dépistage du cancer du sein par mammographie: une construction sociale érigée en science. Texte du Nordic Cochrane Centre et autres informations". A la fin l'article, j'ai repris des extraits du texte informatif de Cochrane, que tout le monde devrait lire.


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J'ai parlé dans cette note de l’étude de Per-Henrik Zahl, H. Gilbert Welch et al qui mettent en évidence la Cancer dépistage.jpgrégression spontanée de 22% des cancers du sein et reposent avec éclat la question du surdépistage et du surdiagnostic de certains cancers qu’il aurait mieux valu ignorer, et ce pour que les personnes en question restent en bonne santé…

 

H. Gilbert Welch est professeur de médecine interne et de famille à la faculté de médecine de Dartmouth et dirige le département des anciens combattants (Veteran Affairs) dans l’Etat du Vermont.


Son livre Dois-je me faire tester pour le cancer ? Peut-être pas et voici pourquoi (PU Laval, 2005) fait une irruption rafraîchissante dans le monde sclérosé d’une médecine qui se comprend de plus en plus comme une application standardisée, réflexe et non réfléchie des acquis technologiques à l’ensemble de la population, et peu importe qu’il y ait des bénéfices réels ou pas. Or un dépistage généralisé - même d'affections telles que les cancers - ne tient pas lieu de politique de santé publique.

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Cancer du sein: taux élevé de régression spontanée. Critique du surdépistage: surdiagnostic, faux positifs, cancers radio-induits…

22% des cancers du sein régresseraient tout seuls - c’est l'estimation à laquelle arrive une étude publiée le 24 novembre dans la revue Archives of Internal Medicine : "The Natural History of Invasive Breast Cancers Detected by Screening Mammography" (L’histoire naturelle des cancers invasifs du sein détectés lors des mammographies de dépistage).

 

Les auteurs, Per-Henrik Zahl, Gilbert Welch et al, Américains et Norvégiens travaillant sur des données norvégiennes, concluent que "certains cancers du sein [qu’ils estiment à 22%, chiffre qui inclut certains cancers invasifs] détectés par des mammographies répétées régresseraient au point de ne plus être détectables si on faisait une seule mammographie au bout de 6 ans. Il est possible que l’évolution naturelle de certains cancers invasifs soit de régresser spontanément", sans aucun traitement qui, en l’occurrence, ferait plus de mal que de bien. La question centrale est celle du surdiagnostic des cancers du sein résultant du surdépistage.

 

Un article paru hier dans le New York Times – "Study Suggests Some Cancers May Go Away" (Une étude suggère que certains cancers pourraient disparaître tout seuls) - rend compte de l’étude et des réactions mitigées provoquées par ses résultats.

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30/10/2008

"Psychotropes : désintoxiquer la France" - c’est l’exigence de bon sens de la revue Prescrire

Un communiqué de presse du mois d’octobre de la revue Prescrire nous met en garde : « Des firmes pharmaceutiques n'ont de cesse de Surconso médocs CLAMP.jpgvouloir médicamenter l'existence avec des psychotropes. Soignants et patients doivent s'y opposer ».

 

« Dans son numéro d'octobre, Prescrire constate que l'imprégnation des patients par les médicaments psychotropes, sous l'influence de firmes pharmaceutiques, n'a pas de cesse. Même quand la balance bénéfices-risques est clairement défavorable. Même quand l'emploi d'un psychotrope est une erreur manifeste.

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24/10/2008

Conflits d’intérêts et surmédicalisation des femmes: le traitement hormonal substitutif, l'AFEM et l'industrie pharmaceutique

Il s’agit d’un montage mettant l’accent sur les conflits d’intérêts. La version intégrale de cette vidéo est ici : Le médecin, les hormones et la ménopause.


L'AFEM, c'est l'Association Française pour l'Etude de la Ménopause, avec le Dr Henri Rozenbaum parmi ses principaux leaders, largement bénéficiaire de l'argent pharmaceutique pour promouvoir le traitement hormonal substitutif et continuer à en vanter les mérites même longtemps après que les résultats tirés de la Women's Health Initiative ont mis en évidence une augmentation du risque de cancer du sein et l'inefficacité de ce traitement hormonal en prévention de désagréments d'une ménopause présentée comme une maladie. Cette étape physiologique normale dans la vie de chaque femme est dramatisée et, une fois passée par les cerveaux des publicitaires de l'industrie pharmaceutique, tout est fait pour qu'elle apparaisse comme une faillite - par rapport aux impératifs commerciaux qui exigent le jeunisme, la performance à tout instant, etc. -, comme une faiblesse et comme une maladie à traiter. 


Car les femmes sont les principales cibles de la surmédicalisation et du disease mongering, incluant toutes les formes de prévention (dépistages...) inutile, mais fort lucrative, comme je l'ai expliqué et documenté en détail dans l'article "Misogynie culturelle et médicale. Le livre de Guy Bechtel, Les quatre femmes de dieu", et des exemples de surmédicalisation des femmes (endométriose, statines, psychotropes...)"


A part pour quelques notes, je n'ai pas traité les femmes à part, mais souligné dans les diverses notes thématiques - par exemple sur l'ostéoporose, sur les antidépresseurs, sur le disease mongering, sur la surmédicalisation et la surconsommation de médicaments, sur la normalité et la culture psy, etc. - qu'elles étaient les plus malmenées, les premières victimes du marketing pharmaceutique et du pharmacommerce de la peur.Celui-ci est entretenu par un corps médical qui est partie prenante dans ce commerce, pour une bonne partie, et désinformé mais ne cherchant que trop peu à remédier à cela, pour une moindre partie. La médecine qui surmédicalise le fait parce que cela lui rapporte, même si ce n'était pas sa raison d'être. Elle est devenue préventive (préventions inutiles jouant sur la peur), prédictive (avec le tout génétique...), prescriptive (au sens éthique du terme, faisant passer ses prescriptions intéressées pour des préceptes éthiques).


Et maintenant que le traitement substitutif de la ménopause est moins prescrit et rapporte donc moins, l'accent s'est déplacé de plus en plus vers d'autres facteurs physiologiques conséquences du vieillissement, tels que l'ostéopénie et l'ostéoporose ou alors vers les états d'âme, médicalisés et présentés comme des troubles à soigner absolument par des médicaments (antidépresseurs, antipsychotiques (oui, eux aussi, car le diagnostic de "trouble bipolaire" a carrément explosé en fréquence) et autres psychotropes, allant des stimulants - il faut bien tenir le coup, pour la double, voire la triple journée de travail et pour être parfaite dans tous les rôles - jusqu'aux somnifères.


Toutes les activités et les réactions des femmes sont quantifiées, mesurées et devraient se passer selon des standards de "normalité" totalement artificiels, définis uniquement dans un but commercial... C'est un parfait exemple de contrôle social, de discipline des corps comme des esprits, à coups de médicaments. Ce n'est plus le corset visible, mais une camisole chimique moins visible, mais non moins présente. Bien au contraire, elle est partout; la surmédicalisation est partout dans la vie des femmes, avec ses diverses traductions: surmédicamentation et recours accru à d'autres techniques médicales, chirurgie esthétique et médecine esthétique, etc.


Elena Pasca

30/09/2008

Même en bonne santé, les fumeurs sont des malades, dit l’ordre allemand des médecins. Cherchez l'argent...

Encore un pas vers le dévoiement de la médecine en un outil de normalisation et de contrôle social par la médicalisation de l’existence dans son Fumer DPAgentur.jpgensemble; par la médicalisation des modes de vie, en l’occurrence…

Je n’ai pas eu le temps de creuser les conflits d’intérêts qui se cachent à coup sûr derrière l’exigence de l’ordre fédéral des médecins allemands, formulée le 15 septembre devant un comité parlementaire : il faudrait "reconnaître" les fumeurs comme des malades comme les autres, dans la catégorie des addictions. Cette demande est contestée par les caisses d’assurance-maladie et fait débat au sein de la profession et au-delà.

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29/08/2008

"En finir avec l’abus de psychotropes" : appel à un usage raisonnable et à la limitation de l’emprise pharmaceutique

Il s’agit d’un appel lancé par 15 médecins, qui constitue le point de départ d’un dossier paru le 24 août dans le Journal du Dimanche. On y 624816175.jpgapprend que 130.000 hospitalisations par an sont dues à la prise de médicaments, et que les psychotropes y sont pour beaucoup. Cet appel dénonce la fausse route d’une société qui traite ses maladies culturelles et socioéconomiques par des tranquillisants, antidépresseurs, stimulants, hypnotiques... Il met aussi en cause la toute-puissance des laboratoires pharmaceutiques, mise en pratique avec la complicité de la plupart des médecins dont la formation est centrée sur l’usage des médicaments - et qui sont aussi l’objet de toutes les "attentions" des firmes.

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07/08/2008

Dépistage du cancer de la prostate remis en cause par l'USPSTF: pas de bénéfices et risque de surdiagnostics et traitements inutiles

Une dépêche AFP résume les conclusions du groupe de travail chargé de formuler les cancer prostate dépistage,dosage psa dépistage cancer prostate,traitement cancer prostate effets indésirables,espérance de vie cancer prostate,surdépistage surdiagnostic cancers,cancer prostate âge dépistage psa,cancer prostate enantone décapeptyl effets indésirables,cancer prostate traitement hormonal,enantone agonistes gnrh cancer effets indésirables,surdiagnostic cancer prostate,surmédicalisation cancer,cancer dépistage surdiagnostic,disease mongering cancer,cancer du sein surdiagnostic dépistage,cancer prostate recommandations dépistagerecommandations de bonne pratique en matière de dépistage du cancer de la prostate (USPSTF: United States Preventative Services Task Force) : USA: des experts contre des tests anti-cancer de la prostate après 75 ans.

 

Les examens composant le dépistage sont « plus néfastes que bénéfiques » pour la santé de ces hommes. D’autre part,

« Dans la mesure où ce cancer évolue généralement très lentement, dans 29 à 44% des cas chez les hommes les plus âgés, il n'affectera pas leur santé et leur espérance de vie. En revanche un traitement peut affecter leur qualité de vie en les rendant impuissants ou incontinents ». Le même groupe de travail précise même que les preuves actuelles sont insuffisantes pour étayer la nécessité d’un dépistage chez les hommes de moins de 75 ans.

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29/07/2008

Surconsommation de psychotropes en France : leçons à tirer sur la société, le modèle néolibéral et le dévoiement de la médecine

Y aurait-il une "épidémie de dépression" en France?

C'est discutable, puisque "La prévalence du taux de dépression en France dans la population générale varie de 5,8 à 11,9 %." La France n'en détient pas moins le record 1687878507.jpgmondial de la consommation de médicaments psychotropes (antidépresseurs, hypnotiques, anxio-lytiques). Le chiffre d'affaires des antidépresseurs a été multiplié par 6,7 entre 1980 et 2001. Cette tendance serait à la hausse, en dépit de contestations fréquentes sur l'efficacité et l'innocuité. Ainsi, par exemple, du risque de suicide associé aux antidépresseurs chez les enfants, rendu public ces derniers mois. Les pouvoirs publics s'inquiètent plus généralement de la multiplication des prescriptions non justifiées sur le plan médical et de la chronicisation des traitements."

Même si elle contribue fortement par ses stratégies marketing, et notamment le disease mongering, l'influence sur l'information médicale et du grand public, l'influence sur la formation médicale continue, etc., l’industrie pharmaceutique n’est pas la seule responsable, comme le dit le succinct article Antidépresseurs : un choix collectif ?publié par Hélène Vaillé dans la revue Sciences Humaines et dont sont extraits ces quelques fragments.

Malaise social, fragilité des jeunes, remplacement de l'alcool par les antidépresseurs, mauvaises habitudes ou encore "des éléments culturels comme la pauvreté des régulations collectives, le faible support du groupe, les insuffisances de la médiation sociale" font partie des explications avancées. Cela dit, "la plupart des spécialistes admettent l'action conjointe de l'ensemble de ces facteurs".

A noter que les surprescriptions et la surconsommation se font sans fondement scientifique: "Le besoin de soins pour ce trouble reste mal évalué. La fixation du seuil de pathologie a ici, en effet, quelque chose d'arbitraire, tant il est difficile de distinguer les réactions homéostatiques normales de tristesse des états dépressifs proprement dits. Les études épidémiologiques pour cette pathologie sont par conséquent peu nombreuses, difficiles à mettre en œuvre et souvent discutées. Leurs résultats varient beaucoup d'un pays à l'autre, voire d'une région à l'autre".

J'ai parlé dans plusieurs notes de la "marchandisation de la dépression" et des psychotropes en tant que moyens de régulation non de l’humeur, mais de la société… Régulation faite par une médecine qui remplit un rôle de normalisation, d’uniformisation et de contrôle social, en fonction de la logique sociétale-économique dominante. Le dévoiement de la psychiatrie, illustré surtout par ce roman qu'est le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) a ouvert la porte aux dérives, sans parler de ses conflits d'intérêts.

Et Vaillé de se demander avec Claude le Pen si médecins et médicaments ne sont pas en train de devenir des régulateurs sociaux, des "tuteurs qui lissent entièrement notre vie", médicalisent à l'infini (Michel Foucault), nous rendent adaptables à souhait et nous "débarrassent" des dilemmes constitutifs de notre psychisme et de la socialité.

Elena Pasca

25/07/2008

"L’envers de la pilule" par Jean-Claude St-Onge. Le façonnage des maladies: principal moteur du commerce pharmaceutique

L’émission "Indicatif présent" de Radio Canada a réalisé en novembre 2004 une interview avec Jean-Claude St-Onge, auteur du livre 1672201482.jpgL'envers de la pilule. Les dessous de l'industrie pharmaceutique, paru en 2004 aux éditions Ecosociété. Le lien vers l’interview est à la fin de cette page.

Et voici une présentation du livre, avec des exemples de disease mongering. Ce procédé très lucratif consiste à inventer des maladies, par exemple en médicalisant des aspects physiologiques tels la ménopause. Ou en présentant des traits de personnalité tels la timidité comme des pathologies handicapantes. Quel parent résistera à une publicité disant que la timidité - érigée en "phobie sociale" ou "anxiété sociale" - risque de gâcher la vie de son enfant, alors que "des solutions existent" ?

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09/07/2008

Controverse aux Etats-Unis autour des directives préconisant de traiter l'excès de cholestérol dès 8 ans

Un article d'hier du New York Times - 8-Year-Olds on Statins? ("Des enfants de 8 ans sous statines?) - rend compte assez bien de la 2002643683.jpgcontroverse qui commence à faire rage aux Etats-Unis depuis que le public a appris, il y a deux jours à peine, le contenu des nouvelles recommandations de l'Académie américaine de pédiatrie (American Academy of Pediatrics).

Cette société savante lourdement sponsorisée par l'industrie pharmaceutique préconise le traitement médicamenteux agressif de l'excès de cholestérol dès l'âge de 8 ans, de préférence par statines et/ou par des inhibiteurs de l'absorption intestinale du cholestérol, tels l'Ezétrol (ézétimibe). Un dépistage est préconisé dès l'âge de deux ans. J'en ai parlé en détail dans cette note.

L'obésite infantile devient une épidémie en France aussi. A qui la faute? Lire la note

« La politique de santé publique face au lobby agro-alimentaire... La prévention de l'obésité infantile ne pèse pas lourd face aux intérêts privés ». Avec une vidéo qui montre Jean-René Buisson (président de l’Association nationale des entreprises de l’agroalimentaire) en train de remonter les bretelles de Xavier Bertrand, alors ministre de la santé. Laissons faire et nous aurons bientôt le lobby pharmaceutique qui voudra tirer profit de ce marché médical en France aussi.

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24/05/2008

"Selling Sickness", documentaire sur le disease mongering ou façonnage de maladies. Médicaliser les bien-portants pour vendre plus de médicaments

Titre complet : “Selling Sickness. An Ill for Every Pill” (Vendre des maladies. Une maladie pour chaque médicament), 2005. Co-écrit par Ray Moynihan et inspiré du livre de Moynihan et Alan Cassels évoqué dans cette note.

Le documentaire peut être visionné sur cette page. A noter qu'une conférence internationale a eu lieu, sous le même titre (Selling Sickness), en avril 2006 à Newcastle (Australie). Les thèmes habituellement évoqués y ont été traités, c'est-à-dire des symptômes ou gênes divers vaguement définis comme des maladies ou des syndromes afin de vendre ou de recycler des médicaments ou des me-too - ou encore afin d'élargir la part de marché de telle classe de médicaments; il s'agit la plupart u temps d'antidépresseurs ou autres psychotropes.

Les maladies inventées en question sont telles que: dysfonction sexuelle féminine, trouble bipolaire (redéfinition d'une psychose maniaco-dépressive dont la vieille description ne faisait pas vendre et ne donnait pas envie de s'identifier aux symptômes...), mais aussi des entités controversées dont il n'est pas sûr qu'il s'agisse de maladies inventées: et je pense notamment au syndrome des jambes sans repos.

Les limites du concept sont visibles ici aussi, car si l'apport de cette critique de la médicalisation (surmédicalisation, surmédicamentation - surconsommation et consumérisme - marketing et conséquences de la recherche du profit à tout prix) est indéniable, il ne faudrait pas que le disease mongering / condition branding serve de prétexte pour ignorer ou rejeter des syndrômes ou des maladies que la médecine ne connaît pas bien ou ne peut pas suffisamment bien définir ni objectiver par l'imagerie ou la biologie médicale. 

A noter que la revue PLoS Medicine a publié les écrits de la conférence de 2006 à Newcastle, qui sont accessibles sur cette page.

*

Dans le documentaire, il est question - à partir de la critique du « disease mongering » ou « condition branding » (« branding diseases »: inventer / fabriquer des maladies ou élargir la définition de celles existantes) - des méthodes sans scrupules de l’industrie pharmaceutique pour augmenter ses profits et de leurs conséquences. Les psychotropes, et surtout les antidépresseurs tels le Deroxat/ Seroxat/ Paxil de la firme GSK, sont les exemples les plus significatifs. La médicalisation de l’enfance aussi, quand on diagnostique des troubles de comportement partout…

Et comme le dit le psychiatre David Healy, tant que les données brutes - et non édulcorées - des essais cliniques ne seront pas accessibles, le marketing continuera son travail d’érosion de la science médicale. Parce que, contrairement à ce que pense le grand public, on ne peut pas séparer la publicité, qui serait du marketing pur, des essais cliniques qui, eux, seraient de la science pure. Non, on en est arrivé au point où les essais cliniques eux-mêmes, manipulés et réécrits, sont le principal outil de marketing, souligne Healy.

(On peut se référer au récent éditorial du JAMA, traduit par Pharmacritique, pour voir qui écrit les études médicales et comment la manipulation se fait de la rédaction jusqu'à la publication et aux commentaires dans la presse médicale, bien avant d'en arriver aux campagnes de publicité directe...) 

Et la question fondamentale que pose cette médicalisation, cette normalisation par les médicaments, est celle d’une véritable mutation anthropologique que risque d’entraîner l’industrie pharmaceutique à travers la médecine : un changement profond de la perception de ce qu’est un être humain, conclut Healy.

 

L’humanité, c’est une infinité de potentialités, de nuances psychiques, comportementales, relationnelles, biologiques, psychosociales… C’est l’unicité et la spécificité de chaque être humain qui risque de disparaître au profit d’individus permutables, interchangeables, taillés dans le même moule et identifiés à leurs rôles socio-économiques, comme je l’ai dit dans les notes réunies sous la catégorie Normalité, contrôle social, culture psy.

 

Voir aussi les notes de la catégorie "Disease mongering, façonnage de maladies, invention de maladies", accessibles à partir de cette page, ainsi que les notes sur la prévention et l'abus de prévention, sur la surmédicalisation et surmédicamentation, etc. 

 

Elena Pasca

23/05/2008

"Disease mongering": façonner des maladies pour chaque médicament, médicaliser émotions, mal-être et bien-portants (Ray Moynihan, Alan Cassels)

La journaliste médicale Lynn Payer avait 1829358310.jpgidentifié et décrit ce phénomène dans son livre de 1992 Disease-Mongers, dont j'ai parlé dans cette note. Son auteure est décédée en 2001, mais le terme « disease mongering »  (façonnage/ invention/ fabrication de maladies) s’est imposé grâce à des auteurs tels Ray Moynihan. Ceux qui lisent l’anglais peuvent se référer aussi à l’un de ses premiers articles sur le sujet, Selling Sickness: the Pharmaceutical Industry and Disease Mongering, paru en 2002 dans le British Medical Journal. L’article pose les jalons du livre publié en 2005, co-écrit par Ray Moynihan et Alan Cassels, et dont le titre veut dire à peu près "Vendre des maladies [fabriquées par le service marketing]. Comment les plus grandes firmes pharmaceutiques nous transforment tous en patients". 

Même les plus sceptiques seront troublés par les explications qui suivent, assorties d'un court historique du « disease mongering » dans cet article de Moynihan et Cassels publié par Le Monde diplomatique en mai 2006,

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20/05/2008

"Les exilés de l'intime": Normalisation et uniformisation des comportements au profit du néolibéralisme

Roland Gori, Marie-José Del Volgo, « Exilés de l'intime : la médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique ». Denoël, 344 pages, 22 euros.

Pour illustrer les propos du livre, voici un entretien avec Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie, intitulé Norme 667381215.2.jpgpsychiatrique en vue. Suivi d’une tribune libre par le psychiatre Hervé Hubert, de la présentation du livre par l’éditeur et des commentaires sur un site de psychologues. Ces écrits illustrent ce dont on a souvent parlé dans ces pages : la tendance à faire de la psychiatrie un outil de contrôle social qui cherche à abraser chimiquement – par psychotropes – la subjectivité, les émotions, l’idiosyncrasie, les comportements et tempéraments ne se conformant pas à la moyenne, et ce au profit d’une « normalité » artificielle comprise comme une adaptation parfaite de l’individu aux rôles socio-économiques qu’impose le néolibéralisme. Le DSM est le levier parfait par lequel s’opère cet ajustement d’abord théorique, puis mis en pratique par des psychiatres asservis aux industriels, en conformité avec la tendance socio-historique...

Le DSM est un outil très performant de médicalisation de l'ensemble de l'existence - et de surmédicalisation, puisque le préfixe "sur" souligne l'inutilité des soins induits par la médicalisation. Il le fait en particulier grâce à ce que pratiquait fort bien le Dr Knock - personage de Jules Romains -, à savoir le disease mongering (traduit à peu près par "façonnage de maladies"), qui se fait à travers plusieurs techniques dont l'objectif est de transformer les bien-portants en malades: invention de maladies, redéfinition de maladies, baisse des seuils de "normalité", uniformisation des comportements, médicalisation et pathologisation des émotions, des humeurs, des affects, de tout ce qui est constitutif de la subjectivité et de l'humanité dans sa diversité. L'on parle beaucoup de la sauvegarde impérative d'une biodiversité en danger, mais les pratiques de la psychiatrie devraient faire l'objet d'une critique lucide surtout sur ses conséquences: uniformisation des êtres humains, adaptation sans critique aux rôles socio-économiques que requiert le néolibéralisme, étouffement de toute possibilité d'esprit critique, de résistance à la pression conformiste, de marginalité critique, puisque toute différence est assimilée à une pathologie... La médecine outil de contrôle social est l'un des moyens majeurs par lesquels arrive ce que théorisait l'Ecole de Francfort (Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse...): l'extirpation de la différence. On pourrait parler d'une réduction de la psychodiversité - pendant de la réduction de la biodiversité -, avec des individus mis au pas, devenant potentiellement interchangeables, permutables, ajustés à leurs rôles respectifs, manifestant des idiosyncrasies exploitées par l'industrie de la culture, c'est-à-dire par cette culture de masse qui "divertit", distrait et entretient la force de travail (entertainment, Unterhaltung) d'une façon consumériste, passive (des loisirs passifs, car ne demandant aucune action critique).

Une "conservation de soi sans soi", sans subjectivité.

La psychiatrie telle que la façonne le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux se réduit de plus en plus à une psychopharmacologie basée sur le marketing (ses fictions, mythes et autres justifications), car ne reposant sur aucune base scientifique démontrée - ainsi, le déséquilibre des neurotransmetteurs qui serait la cause de la dépression n'a toujours pas été démontré. Les conséquences de cette évolution et du règne de la psychopharmacologie depuis 1953 (date d'introduction de la chlorpromazine, qui marque un changement d'échelle dans la médicalisation et le disease mongering) ont été fort bien décrites dans les divers ouvrages de David Healy, de Christopher Lane, Joanna Moncrieff et d'autres auteurs.

Le disease mongering est décrit dans les notes accessibles en descendant sur cette page; le DSM est abordé (entre autres) dans celles-ci. D'autres notes et articles consacrés à la normalisation, à la surmédicalisation, aux méthodes marketing de l'industrie pharmaceutique (telles que le pharmacommerce de la peur), à la marchandisation de la dépression, à la surconsommation de psychotropes et à leurs effets secondaires, aux tares d'une psychiatrie dévoyée par les conflits d'intérêts,... sont accessibles à partir de la liste alphabétique des catégories à gauche de la page. 

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19/05/2008

Les façonneurs de maladies, héritiers du Dr Knock, ancêtre du disease mongering...

Les firmes pharmaceutiques et les médecins qui en soignent les finances en appliquant la stratégie marketing dont fait partie le disease mongering (façonnage ou invention de maladies) sont les dignes héritiers du Dr Knock (personnage de Jules Romains), passé maître dans l’art d’amener un patient en bonne santé à se découvrir une vraie maladie à la place d’un désagrément occasionnel ou d'une parfaite santé… L'exagération des facteurs de risque, l'abus de prévention auquel on assiste de nos jours, la surmédicalisation et surmédicamentation, la médicalisation et marchandisation des états d'âme, les recettes publicitaires, le pharmacommerce de la peur... tout y était déjà. A voir ou à revoir…

Psychotropes dès le berceau ? Le façonnage de maladies (disease mongering) nous mène tout droit au traitement à vie par psychotropes. Conférence de Barbara Mintzes

Texte de la conférence – débat donnée le 17 janvier 2008 par Barbara MINTZES, chercheure en santé publique à Université de Colombie-Britannique (Canada), et organisée par la revue Prescrire. L’autre conférence a été donnée par la psychiatre Monique Debauche sous le titre « Marché des psychotropes : construction historique d’une dérive »  

« Tous bientôt sous “calmants” dès le berceau ?

  • Le “façonnage de maladies” est une stratégie marketing simple à mettre en oeuvre, mais très efficace.
  • Les conditions relatives à la “santé mentale” sont des cibles marketing idéales pour l´élargissement du marché des médicaments psychotropes, et ce dès le plus jeune âge.
  • Trois exemples illustrent l´efficacité de la propagande en faveur de la médicamentation dans le domaine de la santé mentale ces dernières années, en particulier aux États-Unis : le syndrome d’hyperactivité avec déficit de l’attention, la dépression, les troubles bipolaires.

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Le façonnage de maladies / disease mongering légitimé par le DSM: médicalisation et marchandisation des émotions, pour le profit des pharmas

1015167843.gifL’« enchevêtrement » d’intérêts financiers entre psychiatrie, DSM et industrie, dont j'ai parlé dans plusieurs notes, pose encore plus de problèmes que dans d’autres spécialités médicales, dans la mesure où la définition de beaucoup de « troubles » mentaux, dysfonctions ou troubles de la personnalité n’est que descriptive, floue et sans critères vérifiables. Ce qui laisse beaucoup de place à l’arbitraire, à l’invention ou au façonnage de maladies (disease mongering). Une telle affirmation ne peut paraître exagérée qu'aux personnes qui ne sont pas familiarisées avec les dernières trouvailles de la psychiatrie, dont on ne sait souvent pas si ce sont des gags, des parodies ou alors des états que des experts considèrent sérieusement comme pathologiques et nécessitant traitement...

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20/04/2008

Antidépresseurs, tranquillisants, psychotropes en général : surmédicalisation et toxicomanie médicamenteuse

Un extrait de l’émission de Canal+ « Lundi investigation », mars 2008 : « Tranquillisants : l’overdose ? » Il y est question de ces patients drogués avec les « drogues du pauvre », comme le dit spontanément une femme traitée depuis une dizaine d’années par des quantités ahurissantes de plusieurs types de psychotropes à la fois. C’est le même constat que faisait Paul Arcand dans son documentaire « Québec sur ordonnance », dont nous avons rendu compte dans cette note. Certains patients passent d’un comprimé au « millefeuille thérapeutique », puis à la « défonce toxicomaniaque »… Mais dire, comme le fait un médecin interviewé, que les médecins sont conscients mais ne peuvent pas résister à la pression des patients est bien trop léger… Les médecins seraient, paraît-il, trop gentils et n’auraient pas appris à dire non… Plus raisonnable semble l’explication du directeur de la revue Prescrire et celle de Philippe Pignarre qui mettent en cause le marketing de l’industrie pharmaceutique, y compris la publicité déguisée en « campagnes d’information », qui atteint à la fois les médecins et les patients.

21/02/2008

"Disease mongering", élargir le marché de Big Pharma: un médicament pour chaque état d'âme, pour chaque maladie

 Il y a de nos jours un médicament pour tout ; c’est le rêve de ce PDG disant qu’en bon commercial, il doit faire en sorte que tout le monde prenne les médicaments de sa firme, pas seulement les malades…

On y arrive peu à peu, en médicalisant tout, du moindre vague à l’âme aux étapes naturelles de la vie, comme la ménopause. Les firmes créent un médicament pour tout – à l’exemple des "lifestyle drugs", sorte de médicaments de confort ou plutôt de conformisme social. Grâce aux réseaux d'experts en médecine à leur service parce que payés par les firmes (cf. les notes sur les conflits d'intérêts, la corruption, le lobbying), elles redéfinissent les standards de "normalité" dans toutes les spécialités médicales, de façon à ce que de plus en plus de personnes bien portantes soient étiquetées comme malades et puissent se voir proposer un traitement médicamenteux.

Diverses démarches de ce type sont ciblées par le syntagme disease mongering, abordé dans ces notes. On le traduit par "façonnage de maladies". Il désigne aussi les méthodes consistant à trouver un marché pour un médicament que les firmes cherchent à placer ou à repositionner sur le marché, et c'est le cas de ceux dont le brevet arrive à expiration et pour lesquels les firmes cherchent une nouvelle forme, une nouvelle indication, quitte à inventer des maladies, des syndromes et surtout des vagues troubles - selon les habitudes du DSM détaillées dans d'autres notes sur ce blog.

Et lorsqu'un marché est juteux - comme pour les médicaments qui baissent le taux de cholestérol, la pression artérielle, la glycémie, etc. - toutes les firmes veulent développer elles aussi une énième version des classes de médicaments qui existent déjà (appelés me-too). Et il arrive souvent qu'elles cherchent une indication particulière pour leur produit qui n'apporte aucun progrès thérapeutique, mais qu'elles doivent présenter - grâce à une communication habile utilisant toutes les techniques classiques de marketing, d'influence, de persuasion - comme révolutionnaire; elles jouent sur notre attirance pour tout ce qui est nouveau, assimilé à un progrès. Et la nouveauté qui n'apporte rien se paie cher, puisque les prix des médicaments doivent payer les sommes dépensées non pas tellement en recherche et développement, mais surtout en lobbying, en pantouflage, en communication - ce que j'appelle la désinformation organisée -, et tout l'argent servant à entretenir le réseau de conflits d'intérêts des médecins et les moyens de les influencer directement ou indirectement.

Sans oublier les méthodes de disease mongering consistant à redéfinir les maladies et les syndromes qui existent déjà, en élargissant les critères, en baissant les seuils dits "normaux" de certains examens de laboratoire, comme le taux de glycémie ou de cholestérol, les valeurs de la pression artérielle, l'indice de masse corporelle à partir duquel l'on peut parler d'obésité, et ainsi de suite. Un exemple classique est la redéfinition extrêmement vague du trouble bipolaire par rapport à son ancêtre: la psychose maniaco-dépressive. Les perdants sont évidemment et ceux qui souffrent d'un véritable trouble bipolaire, désormais "dévalorisé" par l'inflation injustifiée de tels diagnostics, et ceux qui sont diagnostiqués pour rien et prennent des médicaments inutiles. La même "dévalorisation" par l'inflation vaut pour les autres pathologies; et elle arrive dès qu'il y a surmédicalisation, industrialisation, donc un marché dont de plus en plus de firmes et de plus en plus de praticiens de toutes sortes veulent profiter.

Une nouvelle technique de contrôle social, sur le modèle du biopouvoir? A méditer...

Et voici un exemple de disease mongering facilement compréhensible grâce à la caricature: un nouveau "lifestyle drug" (médicament de confort, médicament découlant d'un mode de vie) pour les croyants. Car, dans son immense philanthropie et générosité, Big Pharma a tout tenté pour décharger les pauvres pécheurs des poids des repentances, des prières à répétition, de la culpabilité, de la pénitence… Et si Big Pharma allait à l’Eglise, de quoi ça aurait l’air, se demande Mike Adams ?

Qui disait que l'Occident risque d'oublier ses racines chrétiennes? Big Pharma nous montre qu'elles sont toujours vivantes! La pratique catholique de vente des indulgences et autres rémissions de péchés et absolutions contre de la monnaie sonnante et trébuchante  n’est pas si loin… La Réforme est venue nettoyer un domaine qui n’aurait pas dû être contaminé et déformé par l’argent. Et dans les rapports médecine – industrie pharmaceutique, qui et quand fera le ménage ? C'est la question…Dans la caricature, le croyant dit: pardonnez-moi, mon père, car j'ai péché. Le prêtre lui répond, tout sourire:  "Mon fils, on a une pilule pour ça!"

Un médicament pour faire pénitence, mais, sur le même modèle, l'industrie pharmaceutique nous propose un médicament pour chaque maladie qui pourrait nous arriver. Les firmes proposent cela, car c'est leur fonds de commerce. Mais n'oublions pas l'autre membre de cette dyade symbiotique que les laboratoires pharmaceutiques forment avec les médecins, avec la bénédiction du conseil de l'ordre des médecins, qui valide toutes les activités commerciales des praticiens et les contrats (conventions) qu'ils signent avec les industriels. Les firmes pharmaceutiques ne pourraient rien mettre en pratique sans le consentement des médecins. Ce sont eux qui se laissent influencer, prescrivent et légitiment la démarche de surmédicalisation en étendant de plus en plus le domaine de la médecine préventive, jusqu'à un véritable acharnement dans la surmédicalisation, et c'est pourquoi l'on peut parler à juste titre d'abus de prévention, comme on parle d'acharnement thérapeutique pour certaines personnes maintenues artificiellement dans un état végétatif, etc.

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16/01/2008

« Québec sur ordonnance ». La médecine fast food.

Citons d’emblée Paul Arcand, le réalisateur de «Québec sur ordonnance», ce documentaire sur les rouages de b0fb1dab710c4501c80013dd44ecbccf.jpgl'industrie du médicament au Québec, sorti en octobre : « Dans le fond, c'est quoi l'attitude des gouvernements face à la pauvreté? Ce qui est clair, actuellement, c'est que la médication est une des façons de répondre à ça. Quant à savoir si c'est une réponse qui a de l'allure, une réponse qui est permanente, moi j'ai un sérieux doute ». Et ailleurs : « De tous les médicaments vendus aux pauvres, ce sont les psychotropes qui arrivent en première place. Une pilule pour oublier, une pilule pour se geler les émotions, une pilule pour être au neutre ».

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