Avertir le modérateur

20/05/2008

"Les exilés de l'intime": Normalisation et uniformisation des comportements au profit du néolibéralisme

Roland Gori, Marie-José Del Volgo, « Exilés de l'intime : la médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique ». Denoël, 344 pages, 22 euros.

Pour illustrer les propos du livre, voici un entretien avec Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie, intitulé Norme 667381215.2.jpgpsychiatrique en vue. Suivi d’une tribune libre par le psychiatre Hervé Hubert, de la présentation du livre par l’éditeur et des commentaires sur un site de psychologues. Ces écrits illustrent ce dont on a souvent parlé dans ces pages : la tendance à faire de la psychiatrie un outil de contrôle social qui cherche à abraser chimiquement – par psychotropes – la subjectivité, les émotions, l’idiosyncrasie, les comportements et tempéraments ne se conformant pas à la moyenne, et ce au profit d’une « normalité » artificielle comprise comme une adaptation parfaite de l’individu aux rôles socio-économiques qu’impose le néolibéralisme. Le DSM est le levier parfait par lequel s’opère cet ajustement d’abord théorique, puis mis en pratique par des psychiatres asservis aux industriels, en conformité avec la tendance socio-historique...

Le DSM est un outil très performant de médicalisation de l'ensemble de l'existence - et de surmédicalisation, puisque le préfixe "sur" souligne l'inutilité des soins induits par la médicalisation. Il le fait en particulier grâce à ce que pratiquait fort bien le Dr Knock - personage de Jules Romains -, à savoir le disease mongering (traduit à peu près par "façonnage de maladies"), qui se fait à travers plusieurs techniques dont l'objectif est de transformer les bien-portants en malades: invention de maladies, redéfinition de maladies, baisse des seuils de "normalité", uniformisation des comportements, médicalisation et pathologisation des émotions, des humeurs, des affects, de tout ce qui est constitutif de la subjectivité et de l'humanité dans sa diversité. L'on parle beaucoup de la sauvegarde impérative d'une biodiversité en danger, mais les pratiques de la psychiatrie devraient faire l'objet d'une critique lucide surtout sur ses conséquences: uniformisation des êtres humains, adaptation sans critique aux rôles socio-économiques que requiert le néolibéralisme, étouffement de toute possibilité d'esprit critique, de résistance à la pression conformiste, de marginalité critique, puisque toute différence est assimilée à une pathologie... La médecine outil de contrôle social est l'un des moyens majeurs par lesquels arrive ce que théorisait l'Ecole de Francfort (Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse...): l'extirpation de la différence. On pourrait parler d'une réduction de la psychodiversité - pendant de la réduction de la biodiversité -, avec des individus mis au pas, devenant potentiellement interchangeables, permutables, ajustés à leurs rôles respectifs, manifestant des idiosyncrasies exploitées par l'industrie de la culture, c'est-à-dire par cette culture de masse qui "divertit", distrait et entretient la force de travail (entertainment, Unterhaltung) d'une façon consumériste, passive (des loisirs passifs, car ne demandant aucune action critique).

Une "conservation de soi sans soi", sans subjectivité.

La psychiatrie telle que la façonne le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux se réduit de plus en plus à une psychopharmacologie basée sur le marketing (ses fictions, mythes et autres justifications), car ne reposant sur aucune base scientifique démontrée - ainsi, le déséquilibre des neurotransmetteurs qui serait la cause de la dépression n'a toujours pas été démontré. Les conséquences de cette évolution et du règne de la psychopharmacologie depuis 1953 (date d'introduction de la chlorpromazine, qui marque un changement d'échelle dans la médicalisation et le disease mongering) ont été fort bien décrites dans les divers ouvrages de David Healy, de Christopher Lane, Joanna Moncrieff et d'autres auteurs.

Le disease mongering est décrit dans les notes accessibles en descendant sur cette page; le DSM est abordé (entre autres) dans celles-ci. D'autres notes et articles consacrés à la normalisation, à la surmédicalisation, aux méthodes marketing de l'industrie pharmaceutique (telles que le pharmacommerce de la peur), à la marchandisation de la dépression, à la surconsommation de psychotropes et à leurs effets secondaires, aux tares d'une psychiatrie dévoyée par les conflits d'intérêts,... sont accessibles à partir de la liste alphabétique des catégories à gauche de la page. 

Lire la suite

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu