24.05.2008
"Selling Sickness", documentaire sur le disease mongering ou façonnage de maladies. Médicaliser les bien-portants pour vendre plus de médicaments
Titre complet : “Selling Sickness. An Ill for Every Pill” (Vendre des maladies. Une maladie pour chaque médicament), 2005. Co-écrit par Ray Moynihan et inspiré du livre de Moynihan et Alan Cassels évoqué dans cette note.
Le documentaire peut être visionné sur cette page. A noter qu'une conférence internationale a eu lieu, sous le même titre (Selling Sickness), en avril 2006 à Newcastle (Australie). Les thèmes habituellement évoqués y ont été traités, c'est-à-dire des symptômes ou gênes divers vaguement définis comme des maladies ou des syndromes afin de vendre ou de recycler des médicaments ou des me-too - ou encore afin d'élargir la part de marché de telle classe de médicaments; il s'agit la plupart u temps d'antidépresseurs ou autres psychotropes.
Les maladies inventées en question sont telles que: dysfonction sexuelle féminine, trouble bipolaire (redéfinition d'une psychose maniaco-dépressive dont la vieille description ne faisait pas vendre et ne donnait pas envie de s'identifier aux symptômes...), mais aussi des entités controversées dont il n'est pas sûr qu'il s'agisse de maladies inventées: et je pense notamment au syndrome des jambes sans repos.
Les limites du concept sont visibles ici aussi, car si l'apport de cette critique de la médicalisation (surmédicalisation, surmédicamentation - surconsommation et consumérisme - marketing et conséquences de la recherche du profit à tout prix) est indéniable, il ne faudrait pas que le disease mongering / condition branding serve de prétexte pour ignorer ou rejeter des syndrômes ou des maladies que la médecine ne connaît pas bien ou ne peut pas suffisamment bien définir ni objectiver par l'imagerie ou la biologie médicale.
A noter que la revue PLoS Medicine a publié les écrits de la conférence de 2006 à Newcastle, qui sont accessibles sur cette page.
*
Dans le documentaire, il est question - à partir de la critique du « disease mongering » ou « condition branding » (« branding diseases »: inventer / fabriquer des maladies ou élargir la définition de celles existantes) - des méthodes sans scrupules de l’industrie pharmaceutique pour augmenter ses profits et de leurs conséquences. Les psychotropes, et surtout les antidépresseurs tels le Deroxat/ Seroxat/ Paxil de la firme GSK, sont les exemples les plus significatifs. La médicalisation de l’enfance aussi, quand on diagnostique des troubles de comportement partout…
Et comme le dit le psychiatre David Healy, tant que les données brutes - et non édulcorées - des essais cliniques ne seront pas accessibles, le marketing continuera son travail d’érosion de la science médicale. Parce que, contrairement à ce que pense le grand public, on ne peut pas séparer la publicité, qui serait du marketing pur, des essais cliniques qui, eux, seraient de la science pure. Non, on en est arrivé au point où les essais cliniques eux-mêmes, manipulés et réécrits, sont le principal outil de marketing, souligne Healy.
(On peut se référer au récent éditorial du JAMA, traduit par Pharmacritique, pour voir qui écrit les études médicales et comment la manipulation se fait de la rédaction jusqu'à la publication et aux commentaires dans la presse médicale, bien avant d'en arriver aux campagnes de publicité directe...)
Et la question fondamentale que pose cette médicalisation, cette normalisation par les médicaments, est celle d’une véritable mutation anthropologique que risque d’entraîner l’industrie pharmaceutique à travers la médecine : un changement profond de la perception de ce qu’est un être humain, conclut Healy.
L’humanité, c’est une infinité de potentialités, de nuances psychiques, comportementales, relationnelles, biologiques, psychosociales… C’est l’unicité et la spécificité de chaque être humain qui risque de disparaître au profit d’individus permutables, interchangeables, taillés dans le même moule et identifiés à leurs rôles socio-économiques, comme je l’ai dit dans les notes réunies sous la catégorie Normalité, contrôle social, culture psy.
Voir aussi les notes de la catégorie "Disease mongering, façonnage de maladies, invention de maladies", accessibles à partir de cette page, ainsi que les notes sur la prévention et l'abus de prévention, sur la surmédicalisation et surmédicamentation, etc.
Elena Pasca
02:23 Publié dans Antipsychotiques, trouble bipolaire, cyclothymie.., Dépression, antidépresseurs, Disease mongering, façonnage/invention de maladies, surmédicalisation, surmédicamentation, surconsomma | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : disease mongering, façonnage de maladies, profit, marketing, normalité, antidépresseurs |
Facebook
23.05.2008
La politique hygiéniste ou La médecine comme instrument de normalisation et de biopolitique. Un texte de François Cusset
Ce texte de François Cusset se réclame de Foucault, lui-même inspiré par les penseurs de la Théorie critique (« Ecole de Francfort »). Les progrès de l’individualisme se paient par une responsabilisation et culpabilisation de l’individu sommé de se comporter à tous les instants et dans toutes les dimensions de sa vie en parfait capitaliste qui soigne ses investissements et fait tout pour qu’ils donnent le meilleur rendement possible. Y compris dans le plaisir. Le Viagra et autres prothèses médicamenteuses (médicaments de confort, lifestyle drugs, etc.) sont là pour aider à améliorer la performance.
Il faut - dit l’idéologie néolibérale tellement bien intériorisée que l’individu pense faire acte de liberté - augmenter la productivité et la profitabilité, la valeur du bien et ses peformances… Y compris s’agissant de son propre corps, objet de gestion, de maîtrise et de perfectionnement au moyen de diverses techniques taillées sur mesure pour permettre à la politique hygiéniste de s’insinuer partout. Objet de marketing, puisqu’il faut savoir « se vendre », ce à quoi préparent tous les coachs… Nous l’avons déjà dit, la normalisation hygiéniste se fait en bonne partie par la médecine, mais une médecine réduite à ses instruments techniques et qui voit ses prétentions scientifiques gonflées à bloc. Au détriment de la composante relationnelle et de la signification – que la tendance historique s’efforce de rendre caduque – du mot « soin » et de tout son champ sémantique. Avec une telle médecine, la médicalisation infinie est une déshumanisation infinie ; un moyen de discipliner les corps en leur appliquant ce que Bourdieu appelait une « violence douce », pas immédiatement perceptible comme telle, mais pas moins effective et réelle pour autant…
01:43 Publié dans Normalité,contrôle social, culture psy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : normalité, contrôle social, néolibéralisme, hygiénisme, biopolitique, médicalisation |
Facebook
20.05.2008
"Les exilés de l'intime": Normalisation médicale des comportements au profit de l'économie et de ses logiques sociétales
Roland Gori, Marie-José Del Volgo, « Exilés de l'intime : la médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique ». Denoël, 344 pages, 22 euros.
Pour illustrer les propos du livre, voici un entretien avec Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie, intitulé Norme
psychiatrique en vue. Suivi d’une tribune libre par le psychiatre Hervé Hubert, de la présentation du livre par l’éditeur et des commentaires sur un site de psychologues. Ces écrits illustrent ce dont on a souvent parlé dans ces pages : la tendance à faire de la psychiatrie un outil de contrôle social qui cherche à abraser chimiquement – par psychotropes – la subjectivité, les émotions, l’idiosyncrasie, les comportements et tempéraments ne se conformant pas à la moyenne, et ce au profit d’une « normalité » artificielle comprise comme une adaptation parfaite de l’individu aux rôles socio-économiques qu’impose le néolibéralisme. Le DSM est le levier parfait par lequel s’opère cet ajustement d’abord théorique, puis mis en pratique par des psychiatres asservis aux industriels, en conformité avec la tendance socio-historique...
03:44 Publié dans Normalité,contrôle social, culture psy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : normalité, contrôle social, santé mentale, néolibéralisme, pharmaceutique, dsm, rôle social |
Facebook
« La Santé totalitaire » de Gori et Del Volgo : La médicalisation infinie au service de l’idéologie et des industries néolibérales
Roland Gori, Marie-José Del Volgo, « La Santé totalitaire : Essai sur la médicalisation de l'existence », Denoël 2005, 22 euros.
« (…) Devenue technico-scientifique, la médecine occidentale redouble cette expropriation du corps [déjà opérée par la maladie], puisque « c’est en tant qu’objet que le corps du malade se trouve pris en charge », la subjectivité du malade étant tenue à l’écart : ce que Foucault appelait la médicalisation des conduites. Il s’agit en fait, d’une véritable idéologie médicale dont le but est de prescrire des comportements sains, grâce auxquels nous serions responsables de notre état de santé, et donc coupables de nos maladies, jusqu’à l’intériorisation de ces normes. Tout en étant dessaisis de nous-mêmes en cas de traitement : voilà l’hypocrisie et le paradoxe que pointent les auteurs. (…) La psychiatrie nord-américaine est en passe d’imposer une approche exclusivement médicamenteuse de la souffrance psychique : « La maladie psychique devient ce que la molécule soulage. » Ainsi, tout en prétendant discréditer la psychanalyse, cette psychiatrie répond aux demandes d’industries pharmaceutiques particulièrement rentables. Les conséquences de ce « technico-puritanisme états-unien » ? Une santé présentée comme produit de consommation, budgétée et progressivement privatisée, des hôpitaux classés, une soumission aux lobbies pharmaceutiques, une psychiatrie réduite à l’usage de psychotropes pour limiter les « déviances » et autres « troubles du comportement ».
L’intégralité du compte-rendu par Nicolas Mathey est dans l’Humanité du 16 avril 2005.
03:29 Publié dans Normalité,contrôle social, culture psy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : médicalisation, normalité, psychiatrie, néolibéralisme, contrôle social |
Facebook
17.05.2008
Critiques du DSM. Des textes pour la réflexion, à la suite des notes sur les conflits d'intérêts et sur le standard de « normalité » d'une psychiatrie aux ordres de l’industrie
Le livre de Stuart Kirk et Herb Kutchins, « Aimez-vous le DSM ? Le Triomphe de la psychiatrie américaine » (Les Empêcheurs de penser en rond, 1998), est l’un des ouvrages de référence s’agissant d’analyser comment cette véritable bible a réussi à globaliser la psychiatrie, en instaurant une hégémonie mondiale de l’approche théorique américaine et de son pendant pratique : la vente globalisée des mêmes psychotropes. Sous cette lumière crue, aucun fard n’arrive plus à maquiller les tares du DSM, et notamment son caractère d’outil politique et marchand. Le titre original mérite d’être évoqué : « Making Us Crazy. DSM: The Psychiatric Bible and the Creation of Mental Disorders » (Comment on nous rend fous. DSM : la bible psychiatrique et la création de troubles mentaux)…
Suivent trois sources intéressantes, à commencer par une compilation très édifiante de critiques émises par des psychiatres, psychologues, etc. sur divers aspects du DSM : les conflits d’intérêts qui le sous-tendent, les dangers que pose l’approche statistique et descriptive de type liste de symptômes, les conséquences du « façonnage de maladies » (disease mongering) en fonction des nouveaux psychotropes qu’il faut vendre ou dont il faut élargir le marché, etc. Des experts dénoncent le DSM
07:56 Publié dans Conflits d'intérêts en psychiatrie; DSM | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : dsm, normalité, psychotropes, disease mongering, santé mentale |
Facebook
16.05.2008
La médecine comme forme de bio-pouvoir, technique de contrôle social et de normalisation selon Foucault
Quel dommage que Foucault n’ait pas pris en compte l’industrie pharmaceutique, l'un des bras armé du bio-pouvoir capitaliste… Mais nul
doute que les lecteurs sauront imaginer les coulisses intégrales d’une scène sur laquelle les médecins sont au premier plan, puisqu'ils sont les exécutants, conscients ou non, du "phénomène de médicalisation infinie".
Voici deux extraits portant sur la médecine, tirés d’un exposé trouvé sur le site « 1Libertaire » : Des formes de pouvoir chez Foucault, et notamment du bio-pouvoir
04:35 Publié dans Normalité,contrôle social, culture psy | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : contrôle social, normalité, médicalisation, foucault, bio-pouvoir, néolibéralisme |
Facebook
Techniques de contrôle social: du DSM et des psychotropes à la "médicalisation infinie" (Foucault) du social
Nous le disions dans la note sur les conflits d’intérêts en psychiatrie : le premier DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) est paru en 1952, comme un essai de mettre de l’ordre dans la psychiatrie en catégorisant les pathologies. Les éditions suivantes ont surtout suivi les changements dans la psychopharmacologie, ce qui fait que le nombre de troubles psychiques a augmenté avec l’apparition de nouveaux médicaments… passant de 112 à 374 troubles mentaux en 2000. Le DSM introduit une approche statistique dans la psychiatrie et c’est elle qui permet ce cercle vicieux de nouveaux traitements – nouveaux "troubles". Parce que les firmes pharmaceutiques se sont engouffrées dans la brèche et font de la publicité d’abord pour des « troubles » mentaux présentés en termes très vagues, pour permettre à tout le monde de s’y retrouver. Mais elles sensibilisent au "trouble" en question pour vendre le médicament qui a permis l'invention du trouble (disease mongering). Le DSM a savonné la planche de la psychiatrie pour en arriver là, puisqu'il propose d’identifier tel « trouble » à l’aide d’une liste de symptômes, ce qui revient à diagnostiquer une maladie en cochant des cases. Plus besoin de psychiatre, plus besoin de parole. Un enseignant, un employé de l’ANPE ou un policier sont désormais capables de poser un tel diagnostic à QCM ; ce qui a des traductions sociales réelles, notamment dans des techniques de contrôle social et de normalisation, telles que les décrivait Foucault en parlant d'un bio-pouvoir dont la "médicalisation infinie" est une modalité essentielle d'action.
02:30 Publié dans Normalité,contrôle social, culture psy | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : contrôle social, dsm, normalité, adaptation, néolibéralisme, culture psy |
Facebook
12.05.2008
Antidépresseurs : médicaments les plus prescrits aux Etats-Unis. Une sorte de psychisme artificiel sert d'idéal de normalité
Ces commentaires partant des chiffres exacts extraits du dernier rapport du CDC (Center for Disease Control des Etats-Unis) sur les soins
ambulatoires aux Etats-Unis, pour l’année 2005. Le rapport inclut la raison de la consultation, les prescriptions, etc. Il y est question aussi de l’évolution de la consommation d’antidépresseurs et de leur arrivée en première position.
01:37 Publié dans Normalité,contrôle social, culture psy | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : psychotropes, normalité, antidépresseurs, vide, dépression, abus, subjectivité |
Facebook












