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22/04/2014

Surmédicalisation, sous-médicalisation, surdiagnostics, surtraitements : programme du 3ème colloque de Bobigny (25 et 26 avril 2014)

NdR: Absente au moment de la répartition et des premières discussions, cette année je n'animerai pas d'atelier. Par contre, je ferai deux communications, l'une dans l'atelier sur la sous-médicalisation (La "maltraitance ordinaire": tare systémique en santé, source de sous-médicalisation et de surmédicalisation), l'autre dans l'atelier sur la surmédicalisation hier et ailleurs (Causes et formes de surmédicalisation et de sous-médicalisation dans le système allemand de santé. Un exemple à suivre, vraiment ?)

La "maltraitance ordinaire" par les professionnels de santé est l'un des sujets sur lesquels j'ai travaillé pendant tous ces mois de silence, accumulant des faits, des preuves et des témoignages qui seront exposés dans des articles à venir. Il fallait lancer le sujet aussi dans le contexte de la discussion sur la surmédicalisation et la sous-médicalisation, d'autant que je m'intéresse depuis longtemps aux causes de ces phénomènes (cf. par exemple ma contribution à l'édition 2012 du colloque sur la surmédicalisation). La maltraitance en fait partie, et elle dépasse très largement la relation soignant-soigné à laquelle on la cantonne, ce qui est l'une des façons de la minimiser. Il faut exposer les composantes de la "maltraitance ordinaire", sortir des préjugés qui limitent les pratiques de maltraitance aux violences essentiellement physiques infligées à des personnes dépendantes, âgées, handicapées. (Nous sommes par ailleurs tous dépendants lorsque nous nous retrouvons cloués à un lit, à un fauteuil, etc.) Maltraitance, c'est aussi la privation de soins, ce sont les mauvais traitements, dans tous les sens du terme, y compris dans le vaste champ de l'erreur médicale, du remplacement du soin humain (le care anglophone) par de la médecine au sens large du terme, surtout pharmacologique et technique, de nos jours...

Il faut conceptualiser - comprendre et expliquer, selon le couple herméneutique - donner des catégories d'analyse et de réflexion, contribuer à une prise de conscience sur les raisons qui expliquent l'aveuglement sociétal quant aux pratiques de maltraitance, leur permettant de perdurer, entre autres pour maintenir nos illusions et auto-mystifications sur le meilleur système de santé au monde... J'ai déjà eu droit à un certain nombre de critiques, rien que pour vouloir aborder le sujet, de la part de personnes qui ne nient pas le phénomène, mais préfèrent que l'on n'en parle pas, vu les conséquences que cela pourrait avoir et vu le risque d'instrumentalisation. J'ai aussi eu droit à un nouvel acte d'intimidation, dont je parlerai le moment venu. Raison de plus d'en parler...

Elena Pasca

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Le groupe Princeps annonce le programme définitif de l’édition 2014 du colloque de Bobigny (qu'il organise avec le soutien logistique du Département de Médecine Générale de la Faculté de médecine de Bobigny, de la Société de Formation Thérapeutique du Généraliste et de l'association Civic Santé). Le colloque aura lieu vendredi 25 avril 2014 de 9h à 17h et samedi 26 avril 2014 de 9h à 13h, à la Faculté de Médecine de Bobigny, UFR Santé Médecine Biologie Humaine, 74 rue Marcel Cachin 93000 Bobigny (entrée du parking - et des piétons – par l’avenue de la Convention) sous le titre

Surmédicalisation, sous-médicalisation, surdiagnostics, surtraitements

L’inscription peut se faire sur place, au tarif de 30 euros ou de 10 euros pour le tarif réduit (exclusivement par chèque à l’ordre de la SFTG, en précisant « Colloque surmédicalisation 25 et 26 avril 2014 »). Les frais incluent le repas de vendredi midi. Pour plus de détails pratiques, voir le blog du groupe Princeps : http://surmedicalisation.fr/

 

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26/03/2013

A qui appartient la santé des Français ? Scandales sanitaires, recherche en panne… Débat le 28 mars à Tours (Sciences en Bobines)

Le festival Sciences en bobines, organisé chaque année par la Fondation Sciences Citoyennes, en est à sa 8ème édition, qui a lieu dans 13 villes. La dernière séance aura lieu le 28 mars à Tours ; elle s’inscrit dans les « jeudis du CNP », puisqu’elle est co-organisé par Sciences Citoyennes et le Cinéma National Populaire. Le CNP est une associatiation (voir son site) qui se veut « un lieu de remise en question citoyenne, d'explication et de décryptage d'une société aux enjeux multiples » ; les événements qu’il organise visent à « mettre à jour l'idéologie qui sous-tend les discours et les actes politiques, économiques, sociaux, culturels du pouvoir ».

Date et lieu : 28 mars à 20 h 00 au cinéma Les Studios, situé au 2, rue des Ursulines à Tours.

  • 20 h00 : projection du documentaire de Stéphane HOREL, « Les Médicamenteurs »
  • 21 h 00 : débat avec Elena PASCA, philosophe, membre du CA de Sciences Citoyennes, administratrice du blog Pharmacritique.

Elena Pasca fera d’abord une introduction complétant et actualisant les thématiques abordées dans le documentaire « Les Médicamenteurs ». Cette introduction sera suivie d’un débat avec la salle, au cours duquel Elena Pasca répondra aux questions et développera certains points. 

Sur cette page, vous trouverez des informations pratiques (plan d’accès au cinéma Les Studios…). Une participation aux frais de 4 euros est demandée par le co-organisateur, Le Cinéma National Populaire.

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Voici un court texte introductif que j'ai fait en reprenant certains leitmotivs de mes articles et interventions lors de débats et auditions ainsi que dans les media.

Je poserai les jalons de la discussion avec le public en identifiant les problèmes majeurs du système de santé et de soins, à commencer par la médicalisation (des émotions, des états physiologiques, des étapes de la vie), surmédicalisation, conflits d’intérêts, disease mongering/façonnage de maladies, rhétorique de la prévention…).

Puis je parlerai des spécificités de l'oligopole que forment les multinationales pharmaceutiques et esquisserai le contexte socio-historique et idéologique (surtout le néolibéralisme...) qui a rendu possible l'avènement d'un système déformé de part en part par la surmédicalisation. S'agissant plus spécifiquement de l'influence de l'industrie pharmaceutique - qui a atteint un degré tel que l'on parle désormais de "ghost management" (gestion invisible, mais omniprésente) du système de formation, de recherche et d'information médicale -, je reviendrai sur les changements structurels induits par l'évolution du marché: la panne de l'innovation et l'absence de progrès thérapeutique (exemples à l'appui pour ces dernières années), expiration des brevets de nombreux blockbusters, nécessité de s'adapter à l'explosion du nombre de maladies chroniques et de maladies neurodégénératives, nécessité de trouver d'autres façons de garantir les profits, d'où la prédominance du marketing et l'inversion entre marketing et recherche et développement. D'où aussi la publicité faite pour des médicaments et des actes médicaux sans utilité médicale, mais désormais acceptés socialement (médicaments de confort / lifestyle drugs), interventions de confort, médecine et chirurgie esthétique, interventions visant à booster/renforcer la performance, voire le corps tout entier, alors que la société est de plus en plus perméable à des thèses telles que celles des transhumanistes...

Nous sommes tous co-responsables de laisser se reproduire - au prix d'actualisations minimes, de surface, ce système qui traduit la logique mercantile et les dogmes de l'individualisme néolibéral, y compris dans ce segment de marché qu'est la santé marchandisée. Nous sommes tous responsables de nous conformer en acceptant la médicalisation de notre existence, en acceptant la "correction médico-pharmaceutique" qui nous uniformise, nous met au pas, nous normalise et extirpe la différence.

Passés par l'interventionnisme médical omniprésent, les individus - qui pensent, qui plus est, que la médicalisation est l'expression d'un droit et de la démocratisation de l'accès égalitaire aux soins, finissent potentiellement interchangeables; ils sont uniformisés en tant que force de travail dont la maintenance est assurée par la médecine, comme ils sont uniformisés par d'autres segments du marché néolibéral, qui les gardent et entretient leur force de travail (entertainment, Unterhaltung...) dans l'enclos de l'industrie des loisirs, elle aussi passive et ne demandant que de s'y conformer sans penser, sans exercer l'esprit critique qui pourrait permettre une distance critique par rapport au système. De fausses solutions sont créées par le système lui-même, comme les médecines alternatives (médecines douces, etc.), qui donnent l'impression d'être hors système, voire contre le système, alors qu'elles reposent sur la même logique de médicalisation (tout problème relève de la médecine (ou d'un substitut) et a donc une solution médicale (ou homéopathique, etc.).

Je donnerai quelques pistes pour indiquer des solutions possibles.

J'insisterai particulièrement sur les dispositifs étrangers peu connus, voire inconnus en France (lois, réglementations et dispositifs permettant de réprimer et de dissuader la fraude, la corruption, les conflits d’intérêts, mais aussi d'autres lois protégeant les lanceurs d'alerte et servant de garde-fous pour garantir un minimum d'indépendance de l'expertise en médecine et en santé publique).

Puis je parlerai des médicaments essentiels et donnerai des exemples de campagnes telles que Choosing wisely, Essential Health Benefits, Selling Sickness…), qui tentent de résoudre certaines dimensions de la surmédicalisation et du mésusage (underuse, overuse, misuse…) des médicaments, bref, de tout ce qui s’oppose à un usage rationnel des médicaments et des actes médicaux dans le cadre d’une médecine raisonnée.

Tous ces thèmes sont abordés en détail dans les centaines d’articles que j'ai publiés sur le blog Pharmacritique et ailleurs. Le colloque qui a eu lieu les 27 et 28 avril à la Faculté de médecine de Bobigny, "Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements", a été consacré à certaines de ces thématiques. La deuxième édiction aura lieu les 3 et 4 mai sous le même titre, organisé toujours par le groupe Princeps, dont je fais partie. J'aurai le plaisir d'animer un atelier sur le disease mongering/façonnage de maladies et d'y faire un exposé. Retenez la date. Je donnerai plus de détails sur les ateliers dans l'appel à contribution, posté bientôt.

Elena Pasca

22/11/2012

Disease mongering: fabrique de malades, façonnage de maladies... Débat le 23 novembre (festival Sciences en Bobines)

La 8ème édition du festival « Sciences en bobines », organisé par la Fondation Sciences Citoyennes, a lieu actuellement dans plusieurs villes. Des documentaires sur des thématiques diverses sont projetés et suivis de débats avec des intervenants ayant travaillé sur ces questions. Le programme complet et les informations pratiques (lieu, heure, accès…) sont sur cette page

Le vendredi 23 novembre, j’aurai le plaisir de débattre avec Dominique Dupagne sur le disease mongering (façonnage de maladies, invention de maladies,…), après la projection du documentaire « Maladies à vendre », présenté plus bas. 

Le disease mongering est l’une des thématiques que j’aborde le plus lors de débats et autres interventions ainsi que dans des articles et notes. Le phénomène est abordé soit directement – connotations du terme, historique et événements en cours, écrits de référence, exemples édifiants... (voir ces notes) -, soit indirectement, comme l’une des méthodes de médicalisation et  surmédicalisation. J’ai mis un accent particulier sur le disease mongering en psychiatrie, à travers le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) et les discours et pratiques qui contribuent à la médicalisation de nos émotions, avec leurs conséquences en termes d’ »extirpation de la différence » (normalisation, uniformisation, mise au pas, standardisation empêchant le développement de la subjectivité et de l’esprit critique, etc.) Les articles et notes sur ces sujets sont regroupés par catégories, accessibles à partir de la liste alphabétique dans la colonne de gauche.

Voici la présentation extraite du programme complet.

Date et lieu : Vendredi 23 novembre 2012 à partir de 20h00 au Cinéma La Clef (21 rue de la Clef, 75005 Paris, M° Censier Daubenton).

20h00 – Maladies à vendre Anne Georget et Mikkel Borch-Jacobsen, 2011, 52 min

« Jusque dans les années 70, l’industrie pharmaceutique créait des médicaments pour guérir des maladies. Depuis, pour répondre à l’obligation d’un retour sur investissement immédiat, l’industrie pharmaceutique en vient à créer des maladies pour vendre des médicaments. Du cholestérol trop élevé à la dysfonction érectile en passant par la dépression et le trouble bipolaire, « Maladies à vendre » démonte les stratégies mises en oeuvre par l’industrie pharmaceutique, avec la complicité plus ou moins passive des experts médicaux et des autorités de santé, pour tous nous transformer en malades, c’est-à-dire en consommateurs de médicaments. Cette promotion de maladies, appelée « condition branding » par les spécialistes, est en passe de changer la médecine moderne en une vaste entreprise de marketing où la science est mise au service de l’industrie et non plus des patients »

20h55 – Débat « Comment l’industrie pharmaceutique fabrique des malades… » avec :

  • Elena PASCA (philosophe, CA de Sciences Citoyennes, blog Pharmacritique)
  • Dominique DUPAGNE (médecin généraliste, responsable du site Atoute, membre du Formindep)

Libre participation aux frais

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19/10/2012

Dépistage du cancer du sein par mammographie: une construction sociale érigée en science. (Et texte du Nordic Cochrane Centre)

Le texte a été très largement complété jusqu'à la fin octobre.

En 2008, lorsque j’ai posté quelques petits articles critiques sur les dépistages réguliers du cancer surmédicalisation,surdiagnostic cancer du sein,dépistage cancer du sein,mammographie dépistage critique,peter gotzsche,h gilbert welch,gilbert welch dépistage cancer,mammographie faux positif,cancer du sein surtraitement,surmédicalisation surdiagnostic surtraitement,octobre rose conflits d'intérêt,ruban rose désinformation,désinformation cancer du sein,nordic cochrane centre cancer du sein,paternalisme cancer du sein,misogynie médecine cancer,médicalisation femmes,que choisir cancer du seinde la prostate par dosage du PSA et du cancer du sein par mammographies régulières, il n’y avait pas grand monde à en parler en public, références à l’appui, à l'intention de tout le monde, et d'abord des femmes et des hommes concernés.

(Je ne compte pas les quelques exposés faits lors de colloques scientifiques, ma bonne dame, dans l'entre-soi de quelques professionnels convaincus, qui allaient définir ce qu'il fallait dire et demander aux femmes de faire. Comme si tout ce qu'on attendait d'elles, c'est qu'elles s'adaptent encore et toujours, en substituant les anciens maîtres à penser par des nouveaux, qu'elles changent de nuances de rose, sans chercher à comprendre des choses qui dépassent les bécassines, par définition. D'ailleurs, n'est-ce pas ce qu'on attend des patient(e)s en général, en France?).

Les notions de médicalisation des (corps des) femmes, avec tout l'éventail du disease mongering, les notions de surmédicalisation, surdépistage, surdiagnostic, surtraitement… n’étaient pas encore à la mode dans le débat public, et personne ne parlait des effets indésirables graves des hormonothérapies de type analogues agonistes GnRH (Enantone/Lupron, Décapeptyl, Zoladex…) dans les cancers de la prostate et les cancers du sein hormondépendants. Cela a changé, une ammorce de débat sur le surdiagnostic existe, surtout concernant le cancer de la prostate, et c'est tant mieux. Cela dit, les effets indésirables graves de la classe de médicaments évoquée ne sont toujours pas débattus, même pas dans les colloques scientifiques fermés aux principales personnes concernées... Je les évoque plus bas et donne des liens pour en savoir plus, là-dessus et sur d'autres aspects.

Après des remarques critiques sur « octobre rose » et toute la campagne de communication, de manipulation et d’influence, avec un arrière-plan commercial, que nous subissons et qui entraîne une désinformation inacceptable des femmes ciblées par le programme de dépistage, je rappelle certains auteurs critiques, proteste contre le dérapage de Marisol Touraine et reviens sur les composantes de cette construction sociale qu'est le dépistage du cancer du sein tel qu'il est présenté dans les campagnes promotionnelles actuelles. C'est un complexe formé d'éléments très hétéroclites: représentations individuelles et collectives (sur la santé, le cancer, les femmes, la solution médicale...), affects contradictoires, intérêts commerciaux et idéologiques, illusions, sophismes, incantations, raisonnements fallacieux... Des croyances, opinions et demandes fabriquées jouant sur des leviers efficaces depuis la nuit des temps sont projetées sur l'"opinion publique", comme si c'est elle qui les avaient fabriquées, comme si ces demandes venaient des citoyens qui voudraient exercer leurs droits à travers le dépistage présenté unilatéralement comme une chance.

En attendant un texte détaillé et approfondi dans lequel j’exposerai les informations accumulées depuis plusieurs années et traduirai les conclusions de la dernière synthèse publiée par la revue Arznei-Telegramm en mars 2012, je voulais signaler - justement pendant « octobre rose » - un document en français. Il est très accessible et tout le monde devrait lire avant de s’engager dans cette démarche arbitraire qu’est le dépistage organisé du cancer du sein. Ce document aidera à ne pas se laisser culpabiliser et manipuler par la machinerie promotionnelle omniprésente. Il date de 2012 et a été rédigé par le NORDIC COCHRANE CENTRE, avec Peter GOTZSCHE comme auteur principal. Celui-ci est l'auteur du livre paru en janvier 2012 sous le titre Mammography Screening: Truth, Lies and Controversy [1] (Dépistage par mammographie: vérités, mensonges et controverses), distingué par la revue Prescrire et évoqué dans mon introduction, avec des liens vers son intervention lors de la remise du prix.

Le document du Nordic Cochrane Centre s’intitule « Dépistage du cancer du sein par la mammographie ». Je donne quelques-uns des extraits les plus édifiants. Merci de les lire et d’en parler autour de vous. Même chose pour le numéro d'octobre de Que Choisir Santé. L'UFC Que Choisir s'intéresse aux "épines d'"octobre rose", épines qui parsèment l'information autour du cancer du sein et de son dépistage par mammographies régulières.  

Le premier livre qui m’a fait prendre conscience de l’étendue du problème du surdiagnostic et de la surmédicalisation,surdiagnostic cancer du sein,dépistage cancer du sein,mammographie dépistage critique,peter gotzsche,h gilbert welch,gilbert welch dépistage cancer,mammographie faux positif,cancer du sein surtraitement,surmédicalisation surdiagnostic surtraitement,octobre rose conflits d'intérêt,ruban rose désinformation,désinformation cancer du sein,nordic cochrane centre cancer du sein,paternalisme cancer du sein,misogynie médecine cancer,médicalisation femmes,que choisir cancer du seinmanière dont notre système de soins surmédicalisé transforme des bien-portants en malades est celui de H. Gilbert WELCH, « Dois-je me faire tester pour le cancer ? Peut-être pas et voici pourquoi » [2], que je recommande à tous ceux – hommes ou femmes - qui envisagent d’entrer dans le cercle vicieux qu’induisent les campagnes de sensibilisation (« disease awareness »), dont le bénéfice n’est démontré que pour ceux qui vivent de l’industrie du cancer… Puis il y a eu les livres de Jörg BLECH (évoquant aussi les dépistages) et le livre de Nortin M. HADLER "The Last Well Person. How to Stay Well Despite the Health Care System" [3] (Le dernier bien-portant. Comment rester en bonne santé malgré le système de soins). Ce dernier explique particulièrement bien les coulisses et les étapes de ce dépistage organisé qui n'a plus rien de scientifique: il est devenu une construction sociale. Cette explication fait sens, en particulier lorsqu'on a des notions de sciences sociales. Je donne progressivement des éléments qui permettent de comprendre de quoi il s’agit, puis fais une synthèse à la fin de mon texte introductif. 

Il y a aussi les autres auteurs que j’ai mentionnés au fil des articles, qui ont écrit bien plus entre-temps sur les diverses dimensions du surdépistage, surdiagnostic et conséquences: Per-Henrik ZAHL, Peter GOTZSCHE, Ole OLSEN, William BLACK, Nortin HADLER, Samuel EPSTEIN, Robert KAPLAN, Philippe AUTIER, Alan CASSELS, Ray MOYNIHAN, Barbara EHRENREICH, Laura ESSERMAN, Ian THOMSON et d’autres. En France, en 2008, quand j’ai commencé, j’ai beaucoup apprécié le questionnement formulé par Dominique GROS.

Techniques et leviers de fabrique de l'opinion et du consentement, techniques de manipulation individuelle et collective, techniques de communication et de marketing

Il faut lire tous les ouvrages de ces auteurs traduits en français, pour pouvoir prendre une décision en connaissance de cause et ne pas suivre aveuglement les sirènes publicitaires d’une campagne qui relève du disease mongering (façonnage de maladies, redéfinition de maladies…) par certains aspects et dont les coulisses sont marchandes. Il faut décortiquer - par le recours aux outils développés par la psychologie sociale - les mécanismes à travers lesquels se fait la manipulation de toutes les parties prenantes de cette industrie du cancer, depuis les techniques de manipulation (convaincre, persuader, canaliser et orienter les opinions dans un certain sens, etc.) à proprement parler jusqu'aux préjugés qui font que la société encourage, accepte et valorise socialement toutes les étapes, toutes les opérations théoriques et pratiques par lesquelles cette construction sociale est mise en place, en passant par les méthodes de marketing, de communication et de publicité qui contribuent à l'acceptation et à la valorisation sociales, donc à la pression sociale qui pèse sur chacun des acteurs, notamment sur les professionnels de santé (pour prescrire, "vendre", banaliser, justifier et légitimer la mammographie en usant de leur position d'autorité, qui rend difficile toute critique, surtout faite par des "amateurs"). Sans oublier la pression sur les femmes, pour participer à ce système, avec plus ou moins de conviction.

Outre les techniques et combines de manipulation et de publicité / communication - qui sont en grande partie les mêmes quel que soit le domaine, puisque ce sont les outils habituels du lobbying / marketing -, il existe toute une symbolique spécifique qui habille ces techniques et permet de les occulter ou de ne pas les identifier comme telles. Je le dirai en détail en parlant des leviers qui sont utilisés à la fois pour fabriquer, obtenir et maintenir la participation et l'adhésion au dépistage régulier et à tout ce que ce système impose et entraîne comme conséquences. Le même registre de leviers - à peine habillés différemment car appliqués en fonction de l'objectif - permet de museler la critique de façon indirecte, par une "violence douce", puisque ce n'est pas une censure directe. Non, elle se fait à travers la pression sociale exercée sur les discours non conformes, et elle prend souvent la forme d'une autocensure, pour éviter la vindicte sociale et les reproches. Dans l'optique déformée induite par les manipulateurs d'opinion chez M et Mme Toutlemonde, les critiques apparaîtront comme des gens sans coeur, insensibles aux souffrances, manquant de solidarité, continuant l'oppression des femmes, cherchant à imposer des raisonnements économiques dans une perspective de quantification. Par exemple, les critiques du rapport coût/efficacité des anticorps monoclonaux partiraient d'une quantification inacceptable du prix d'une vie humaine.

Ces leviers sont définis par les stratèges publicitaires - les communicants et chargés de marketing - qui les intègrent aux applications des méthodes classiques de lobbying et de manipulation de l'opinion, elles-mêmes issues de la connaissance des mécanismes psychiques et psycho-sociaux. Car il faut savoir ce à quoi les gens sont sensibles pour que les messages publicitaires appuient là-dessus et utilisent des stimuli dont il est prévisible qu'ils seront captés et interprétés de la façon voulue et auront donc l'efficacité voulue, notamment en induisant des comportements et des attitudes conformes; il s'agit, en l'occurrence, d'attitudes d'adhésion, de consentement et de militantisme plus ou moins direct pour l'industrie de dépistage organisé telle qu'elle est aujourd'hui.

Pour obtenir ces attitudes conformes, lobbyistes, communicateurs et autres commerciaux se servent d'analyses très poussées, basées sur les connaissances en psychologie, sociologie et psychologie sociale. Ils savent comment l'esprit humain fonctionne en général, comment il se conforme aux normes, donc à des systèmes de préceptes dont l'origine est arbitraire mais qui sont devenus des règles intériorisées, internalisées, de nature à déterminer le comportement. Ils savent comment les hommes de certains groupes sociaux, de certaines catégories socio-professionnelles - dont on connaît le fonctionnement et les références déterminantes - réagissent à ce qui est socialement imposé. Ils réagissent à travers des préjugés - qui sont des automatismes facilitant l'appréhension et l'évaluation d'une situation et d'un contexte, puis aident à l'orientation et la décision. Les préjugés sont insérés dans des schémas de comportement, eux aussi prévisibles.

Les communicants ciblent les subterfuges de communication en fonction de ce qu'ils veulent créer sur chaque aspect du dépistage organisé, sur chaque rouage qui viendra s'emboîter dans l'ensemble, de façon à ce que tous les aspects soient "couverts" par une interprétation conforme et ne laissent aucune brèche pour l'exercice d'une interprétation libre, non contrôlée, non induite.

Bref, les leviers utilisés dans le marketing et dans la communication en général le sont en fonction de ce que les stratèges savent sur ces schémas et ces préjugés communs à une culture et à des groupes bien définis, de ce qu'ils savent sur les réactions et les motivations dans telle ou telle situation, sur le comportement prévisible face à une demande socialement valorisée, car conforme aux normes et valeurs groupales. Le principal levier, utilisé avec succès depuis la nuit des temps s'agissant des femmes, éduquées pour être particulièrement sensibles à cela et donc manipulables par ce biais, est la culpabilisation. La psychologie sociale a montré que la solidarité de genre - entre femmes, en l'occurrence, est plus forte que celle de classe, par exemple. Cette solidarité s'origine pour partie dans l'histoire commune d'oppression que partagent les femmes. Il est facile d'exploiter cette capacité-là dans le marketing du dépistage (comme ailleurs), en appelant les femmes à une fausse solidarité, au sacrifice de la majorité pour le bien de quelques-unes, bref, à l'abnégation - sacrifice de soi, et surtout de la subjectivité critique - qu'elles ont toujours dû pratiquer depuis des siècles... Dans le consentement à participer au dépistage organisé, l'on exploite délibérément les capacités nobles des femmes dans un contexte marchand où tous les principes et les valeurs invoqués pour culpabiliser et induire le comportement voulu sont déformés, faussés.

Les connaissances sur les rôles et la dynamique des groupes sont exploitées pour en tirer des applications allant dans le même sens. Il s'agit de ce que la psychologie sociale nous a appris sur la façon de créer et de tenir un groupe, de le maintenir sous emprise, de créer le consentement aux normes groupales. Tout cela est appliqué dans la conception des associations de militants, dans la création des associations de malades et des listes et groupes de discussion. Car la psychologie sociale permet de savoir d'avance quelles seront les réactions lors de la création d'un groupe, et comment elles évalueront, en fonction d'un certain nombre (limité) de rôles qui s'établissent à l'intérieur du groupe, rôles qui iront de pair avec des étiquettes qui identifieront telle personne à tel rôle dans le groupe.


Ajustement à un mini univers infantilisant; construction d'une identité négative par intériorisation du stigmate

La psychologie des foules s'applique, ici comme ailleurs, et l'on sait que ce que l'on appelait instinct grégaire, disons la conformité, pèse au point d'entraîner une adaptation qui est de l'ordre de l'ajustement, du nivellement par le bas; l'abnégation (abdication de la conscience), le dévouement, la loyauté, le sacrifice, bref, toutes ces valeurs tellement vantées dans la société et dans les associations, les groupes et les listes de discussion, etc. sont une forme totalement faussée et déformée de solidarité, car celle-ci n'exigerait pas le renoncement à la subjectivité critique et à l'autonomie morale (autonomie de jugement), bien au contraire. Mais la "sororité" (les "sisters" dans la maladie, dans la survie, etc.), elle, ne peut exister que grâce à ce renoncement. Les femmes qui entrent dans ce système de communication et d'entraide y entrent au prix de leur subjectivité critique. Beaucoup l'acceptent parce qu'elles ont été victimes d'exclusion à des niveaux multiples (professionnel et économique, familial, amical, social...) et qu'elles n'ont pour cadre de survie sociale que ces cadres-là, formatés et prédéfinis à l'avance, façonnés de sorte à s'intégrer dans le système de dépistage, le légitimer et le renforcer, voire rendre sa critique impossible. L'ajustement se fait en acceptant les normes et les références du groupe, les étiquettes (sister, survivante...), les codes, le langage, voire même l'infantilisation et la mièvrerie de certaines listes de discussion (comme utiliser des smilies et des figurines de petits coeurs, de poupées, d'animaux en peluche, à l'instar des chats qui disent au revoir avec leur patte...) Celles qui ne se conforment pas et tentent de critiquer les formatages des groupes, voire tentent d'introduire un autre code, un discours rationnel et plus intellectuel, etc. se voient souvent attaquées et discréditées.

Ces femmes exclues de partout se sont créé tout un échafaudage, des béquilles qui leur permettent de ne plus être seules, de trouver un soutien, de la compréhension, un cadre d'expression de leur souffrance (même si cette expression est morcelée et formatée par le cadre et les codes). Remettre en question le dépistage et tout ce qui va avec, c'est remettre en question cet échafaudage devenu vital, c'est leur retirer les béquilles qui les aident à ne pas s'effondrer et survivre socialement, même si c'est dans un milieu social en miniature, enfantin et infantile, formaté comme un enclos en peluche, qui rassemblent ceux qui sont exclus en raison de leurs différence et qui cultivent cette différence, parce qu'elles n'ont plus rien d'autre. L'on pense inévitablement à l'intériorisation du stigmate, qui devient assumé et revendiqué comme constitutif, et même source de fierté. L'on pense à la construction d'une identité négative à partir de ce stigmate, désormais déterminant essentiel de l'identité sociale comme de l'identité personnelle. Ce mini univers en peluche protège des murs sociaux sur lesquels ces femmes se brisent encore une fois, après avoir été brisées par la maladie, lorsqu'elles sont projetées du jour au lendemain contre ces murs, par une société et par des groupes d'appartenance qui les rejette.

J'ai vu moult critiques de ces listes de discussions infantilisantes et de ces associations et groupes qui rassemblent les stigmatisées, dans une sorte de pays de bisounours opposé à la dureté de l'exclusion extérieure. Ces critiques ne regardent que le résultat. Ils méconnaissent totalement l'exclusion dont sont victimes ces femmes, ils ne cherchent pas à comprendre le parcours, n'ont pas d'empathie quant à la violence d'un choc contre les murs.

C'est aussi pour cela que la critique du dépistage est ressentie aussi durement et est rejetée. Cette critique ne tient jamais compte de ces aspects-là, de l'exclusion et de la violence socio-économique à tous les niveaux, du silence auquel sont condamnées les femmes diagnostiquées et des compensations qu'elles trouvent dans le système tel qu'il est, compensations qu'il faut comprendre et remplacer par d'autres, si l'on veut que la critique porte.

La communication et le marketing permettant de "vendre", de faire accepter le dépistage organisé du cancer du sein appliquent des techniques et des méthodes classiques du lobbying et du marketing, développées à partir des sciences sociales: la psychologie, la sociologie, la psychologie sociale. Pour l'anecdote, l'un des premiers lobbyistes est Edward Bernays, un neveu de Sigmund Freud, qui a parfaitement su fructifier les enseignements de la psychanalyse, trouver des applications très diverses, à des fins commerciales, à des fins d'influence et de manipulation des individus comme de groupes et de sociétés entières; c'est ce qu'on appelle "fabrique de l'opinion". Les techniques sont les mêmes, quel que soit le domaine d'application. La philosophie antique en avait déjà analysée un certain nombre, puisqu'elles peuvent être délimitées et analysées une par une, comme des figures élémentaires qui se combinent de façons différentes en fonction du contexte socio-historique et du domaine d'application. La Théorie critique de l'Ecole de Francfort - pionnière dans l'analyse des préjugés, des stéréotypes et des méthodes de manipulation selon les acquis des sciences sociales - les a étudiées dans leur application par le fascisme national-socialiste en Allemagne. Certains représentants de la Théorie critique ont étudiée les mêmes techniques d'influence dans le contexte de la culture de masse ("industrie de la culture", "industrie de la conscience") des sociétés occidentales de l'après-guerre.

Ce qu'il faut retenir, c'est que le marketing, le lobbying - et la communication en général - autour du dépistage du cancer du sein n'est pas un phénomène nouveau qui pourrait être analysé séparément. Lorsque l'on a étudié la formation de l'opinion - la formation des préjugés et les techniques de manipulation - l'on sait déceler ce qui relève de l'épiphénomène, à savoir les spécificités d'une maladie, et ce est structurel, à savoir  les régularités dans la formation de l'opinion et les techniques d'influence, ainsi que les déterminants socio-historiques.

Je reproche aux critiques actuelles du dépistage organisé du cancer du sein (et du cancer de la prostate) et de tout ce qui va avec (le surdiagnostic, les surtraitements, etc.) de ne pas tenir compte de ces aspects. Ce qui condamne cette critique à l'inefficacité et, pire encore, braque les acteurs sur leurs positions, car ils se sentent agressés, mal compris, traités comme des pantins à qui l'on demande de troquer une obéissance - vis-à-vis du système actuel avec ses demandes d'adaptation - contre une autre, venant de ceux qui rejettent le dépistage systématique et veulent que l'on suivent leurs directives à eux. L'on ne voit jamais une analyse prenant en compte l'ensemble du phénomène, depuis les motivations des acteurs jusqu'au contexte socio-historique et économique global, donc depuis les spécificités psychologiques jusqu'aux dimensions macroéconomiques. Or si l'on ne fait pas cette analyse, si l'on se limite à des épiphénomènes, à des perspectives unilatérales, simplifiant la complexité des niveaux d'analyse pour la facilité et la commodité d'une critique perçue comme moralisatrice - au sens péjoratif du terme -, on ne pourra jamais provoquer la prise de conscience des acteurs, on ne pourra jamais arrêter l'engrenage.

C'est trivial à dire: si l'on veut changer les choses, il faut comprendre comment elles fonctionnent, qu'est-ce qui les fait tenir en place. Comprendre et expliquer, le couple herméneutique... en l'occurrence, il faut comprendre ce qu'est le dépistage organisé - une construction sociale et non pas une science -, pourquoi il marche, pourquoi il suscite l'adhésion malgré les critiques et les arguments rationnels, comment cette adhésion-là est fabriquée, qu'est-ce qu'on pourrait faire pour l'ébranler efficacement et introduire de la raison dans ce qui relève actuellement très largement de l'irrationnel. 

 

La curieuse logique de Marisol Touraine

On pourrait la résumer ainsi: les femmes ont la liberté de choix, sur la base d'informations incomplètes sur un dépistage dont on ne connaît pas le bien-fondé faute de travaux suffisants, mais dont on ne conteste pas la pertinence... Comprenne qui pourra. 

J’ai été estomaquée par les propos contradictoires de la ministre de la Santé, Marisol TOURAINE, surmédicalisation,surdiagnostic cancer du sein,dépistage cancer du sein,mammographie dépistage critique,peter gotzsche,h gilbert welch,gilbert welch dépistage cancer,mammographie faux positif,cancer du sein surtraitement,surmédicalisation surdiagnostic surtraitement,cancer du sein conflits d'intérêt,ruban rose désinformation,désinformation cancer du sein,nordic cochrane centre cancer du sein,paternalisme cancer du sein,misogynie médecine cancer,médicalisation femmes,décapeptyl zoladex enantone effets indésirables,cancer médicaments effets indésirablescitée par Libération: d'une part, "la réflexion était engagée «en France comme dans d’autres pays» sur le dépistage du cancer du sein, dont, a-t-elle dit, «personne ne met en cause la pertinence»". Il ne faut donc pas remettre en question le dépistage organisé du cancer du sein par mammographie tel qu'il est, ce qui veut dire implicitement que les femmes devraient se conformer aux injonctions qu’on leur donne par tous les rouages qui composent la désinformation organisée.

D'autre part, répondant à propos des interrogations critiques de l'UFC Que Choisir, la ministre demande que soient accélérés les travaux en cours, menés notamment par l'INCa (Institut National du Cancer), et que leurs résultats soient publiés le plus rapidement possible, afin de nourrir cette réflexion. Marisol Touraine "a également souligné que la «liberté de choix» des femmes était «un principe fondamental qui n’est pas menacé» et que chaque femme devait disposer de «toute l’information nécessaire» avant de se faire dépister." Et la ministre de la Santé de répéter que personne ne conteste "la pertinence du dépistage". Marisol Touraine a peut-être des pouvoirs prédictifs sur l'issue et les résultats des travaux en cours, qui lui permettent de faire de telles affirmations. (Voir l'article intégral paru dans Libération le 26 septembre 2012, reprenant une dépêche AFP: "Dépistage du cancer du sein: la réflexion est engagée, dit le ministère").

Donc elle avoue l'insuffisance de l'information sur laquelle se fonde cet acte de politique de santé publique de prévention qu'est le dépistage systématique, puisque des travaux doivent encore être menés et publiés afin que le bien-fondé du dépistage organisé par mammographie soit clairement prouvé. Des femmes sont ainsi envoyées tous les deux ans à faire une mammographie alors que même la ministre de la Santé dit ne pas pouvoir démontrer que cela leur apportera un bénéfice clair.

Et où est-elle, cette liberté de choix clamée par la ministre, lorsque les femmes ne disposent pas d’une information complète sur l’état des connaissances scientifiques actuelles à propos du dépistage ? Mais l'information qu'on leur donne est présentée comme sûre et complète et rien n'est dit de cette insuffisance reconnue à demi-mot par Marisol Touraine...

Bénéfices incertains, mais des risques pour certaines des femmes prises dans la glue rose de la désinformation

Il a été démontré plus d'une fois que le dépistage du cancer du sein par mammographie tous les deux ans ne réduit pas la mortalité ; le dépistage (donc la détection précoce parée de toutes les vertus) n’apporte pas de bénéfices. La réduction du taux de mortalité notée en Europe et aux Etats-Unis est attribuée par les analystes indépendants (tels que le Cochrane Centre, Philippe Autier [4, 5] et d'autres, cités plus bas) à une amélioration des traitements, et cette interprétation est étayée entre autres sur l'absence de corrélation entre le début du dépistage et le début de l'amélioration du taux de survie. Autrement dit, même là où le dépistage a été mis en place en retard, la mortalité a quand même diminué, grâce aux traitements.

D'ailleurs, c'est suite à de telles remises en cause répétées du bénéfice du dépistage en termes de mortalité que le panel d'experts états-unien USPSTF (United States Preventive Services Task Force) a revu les recommandations [6]: pas de dépistage avant 50 ans et après 70 ans et mammographies bien plus espacées entre 50 et 70 ans. Mais des groupes de pression et des experts ayant des conflits d'intérêts sont intervenus pour que l'on revienne à la mammographie tous les deux ans entre 50 et 70 ans... C'est à peu près la même chose au Canada. En 2011, le service d'experts concernés - Canadian Task Force on Preventive Health Care - a bien essayé de remettre en cause les anciennes recommandations et formuler d'autres, qui prennent en compte les données actualisées. Mais les experts ont dû reculer face au tollé suscité et aux insultes qu'on leur a jetées à la figure. Ils seraient responsables de 2.000 décès supplémentaires par an, si jamais on appliquait leurs directives modifiées, disaient les critiques de tous bords, sans aucun argument scientifique pour étayer ce chiffre.

Pourquoi les femmes françaises - qui participent à à peu près 52% de la tranche d'âge concerné par les sommations - devraient-elles être dépistées trois fois plus qu'en Allemagne ou dans des pays scandinaves tels que la Suède? Savent-elles que même les promoteurs les plus fervents admettent qu'il y a autour de 8% de surdiagnostics et que sur 100 femmes participant au dépistage, seules 4 auraient eu un cancer qui aurait posé problème? Savent-elles que des radiologues tels que Bernard DUPERRAY critiquent l'impression de fausse sécurité donnée par le dépistage, puisque bon nombre de cancers cliniquement détectables ne sont pas vus à la mammographie? Les surdiagnostics et tous les problèmes épineux posés par le dépistage organisé ont été abordés lors du colloque "Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements", dont j'ai publié les actes sur Pharmacritique (voir cette page et suivre les liens).

Pourtant, il faudra bien un jour actualiser les recommandations officielles, puisque les espoirs placés dans le dépistage régulier dans les années 60 et 70, qui ont justifié la mise en place de programmes systématiques depuis 1987, n'ont pas été confirmés. Bien au contraire. Et les données ne manquent pourtant pas, en particulier lorsqu'on pense aux onze études randomisées contrôlées en double aveugle (RCT), au fait que nous avons déjà des données de suivi sur une longue période, etc.

C'est le même USPSTF qui a depuis longtemps critiqué le dépistage du cancer de la prostate par dosage du PSA et recommandé de restreindre fortement le dépistage. En France, même si la Haute Autorité de Santé émet depuis 2010 des recommandations plus raisonnables, s'approchant de celles de l'USPSTF aux Etats-Unis, la pratique est différente, compte tenu du lobbying intense exercé par la société savante qui veut avoir le monopole à ce sujet: l'Association Française d'Urologie (AFU).

Par contre, comme dans la loterie évoquée par Fernand Turcotte et Pierre Biron dans un texte concis permettant de comprendre facilement les enjeux, le dépistage organisé du cancer du sein apporte un certain nombre de risques, bien réels, eux, qui sont explicités dans le texte. Je ne m’étendrai pas ici, puisque le document du Nordic Cochrane Centre explique cela infiniment mieux que moi, références à l’appui. Je voudrais juste évoquer un couple de termes utilisés par Bernard JUNOD dans ses écrits critiques du dépistage : la différence entre le cancer histologique (découverte par divers examens) et le cancer maladie. A mon avis, de telles explications et analogies facilitent la compréhension et permettent d’ouvrir une brèche dans la construction sociale hermétique et bétonnée qu’est le dépistage façon « octobre rose ».

Effets indésirables des hormonothérapies: l'exemple des analogues agonistes GnRH

La question des effets indésirables graves, voire mortels des analogues agonistes GnRH (appelés aussi agonistes LHRH) n'est jamais posée dans les campagnes publicitaires. Or ces effets sont tellement dangereux chez les hommes traités pour un cancer de la prostate que la prescription d'Enantone et Cie ne doit être faite qu'en tout dernier recours, si rien d'autre ne marche et si le patient tient absolument à avoir un traitement, en évaluant soigneusement le rapport bénéfices/risques. Des études et des éditoriaux par dizaines appellent à la prudence depuis des années aux Etats-Unis, parce que les médicaments risquent de tuer plus que le cancer...

Mais les médecins français désinforment - et sont eux-mêmes désinformés entre autres à cause de l'absence de littérature médicale présentant cela en français. Les campagnes de l'Association Française d'Urologie et les autres leaders d'opinion faisant des formations médicales continues sur le sujet notent tout au plus des effets secondaires de sévérité légère à moyenne (prise de poids, fonte musculaire, fatigue, troubles gastro-intestinaux...). Ils oublient le diabète, l'infarctus du myocarde et autres affections cardiovasculaires, l'apoplexie hypophysaire ou l'adénome hypophysaire, les troubles neurologiques (neuropathies, paralysies...) et neuromusculaires, la dégradation très importante de la qualité de la vie à cause du déclin cognitif (mémoire, attention, concentration...), à cause de l'impuissance et parfois de l'incontinence, de la féminisation, etc.

Dans cet article abordant divers aspects liés à notre sujet, "Surdiagnostic des cancers: entre dépistage obligatoire en Pologne et surdépistage imposé en douce en France sous pressions diverses", j'ai parlé de l'amende de 875 millions de dollars que le laboratoire Takeda Abbott Pharmaceuticals (TAP) a dû payer en 2001 pour des charges pénales et criminelles, notamment une "conspiration" (terme figurant dans les attendus du jugement) au niveau fédéral afin de mettre en place une campagne nationale de promotion tous azimuts incitant à la prescription de l'acétate de leuproréline (Enantone, appelé Lupron aux Etats-Unis, Lucrin ou Prostap ailleurs). Plusieurs urologues corrompus directement ont eux aussi été condamnés; mais beaucoup d'urologues ont simplement accepté des cadeaux et autres invitations, ou alors se sont laissés désinformer par la littérature médicale biaisée à ce sujet.

Dommage que les effets indésirables de cette classe de médicaments ne soient toujours pas discutés en public, et même pas dans une revue comme Prescrire, qui n'évoque que ceux légers ou moyens. Cela n'a pas changé depuis que je me suis intéressée à la question et ai commencé à en parler sur Pharmacritique, en 2008.

Les femmes aussi subissent des effets indésirables importants lors d'une prise de Décapeptyl (ou Enantone ou Zoladex) pendant des années, sous prétexte - pourtant sans preuves scientifiques solides - que ce traitement antioestrogénique réduirait les récidives ou augmenterait la durée entre deux récidives d'un cancer du sein hormonodépendant. C'est pourtant important que les femmes qui n'ont aucun symptôme mais font une mammographie - pour répondre aux injonctions du complexe médico-politico-industriel bénéficiaire de l'industrie du cancer - sachent qu'elles risquent une ménopause définitive et des effets indésirables sévères avec un tel analogue agoniste GnRH. C'est un comble si une femme surdiagnostiquée, ayant une petite tumeur qui aurait régressé toute seule, etc. se retrouve dans l'engrenage des traitements (chimiothérapie, radiothérapie, hormonothérapie pendant des années...) qui la transforme définitivement en malade chronique, à cause des effets indésirables de l'un ou l'autre des médicaments et de leurs effets cumulatifs.

Et si ce business autour du dépistage est si lucratif pour les fabricants de tout le matériel nécessaire, pour les laboratoires fabricant des médicaments très chers, pour les professionnels de santé (depuis les radiologues jusqu'aux cancérologues et aux médecins généralistes avec leur prime s'ils prescrivent le taux voulu de mammographies), c'est précisément à cause de la chronicisation, parce qu'il n'est jamais question d'une fin prévisible. Les surtraitements induisent une cascade de prescription: un effet secondaire est traité par une autre prescription médicamenteuse (ou alors il est pris pour une comorbidité; en tout cas, il y a une nouvelle prescription, un nouveau médicament en plus des anciens et pour traiter leurs effets indésirables). Le deuxième médicament aura lui aussi des effets indésirables qui induiront une nouvelle prescription d'un médicament supplémentaire...

Un sketch du Groland sur le Perfector et la cascade de prescription qu'il induit par ses effets secondaires est édifiant à ce sujet, l'humour permettant d'être plus efficace que des traités savants. le médicament Perfector est fictif, mais le scénario est parfaitement réaliste.

Avec les analogues agonistes GnRH, l'industrie pharmaceutique a un réservoir inépuisable de profits, puisque ces médicaments très chers dont chaque firme a son me-too (sa variante égale aux autres) seront pris pendant des années, voire des dizaines d'années, même si leur efficacité n'a pas été suffisamment démontrée et si leur rapport bénéfices/risques est clairement défavorable chez les hommes - et pas encore assez évalué chez les femmes. De plus, les producteurs (Takeda Abbott, Ipsen, Pfizer, Astra Zeneca, Sanofi...) ont obtenu des extensions d'indications, et la promotion habituelle fait que les analogues agonistes GnRH sont prescrits larga manu dans des maladies bénignes telles que l'endométriose (ainsi chronicisée, voir cet article), les fibromes utérins (léiomyomes, en préopératoire), la puberté précoce centrale, etc. J'ai évoqué les risques dans ces autres indications et les conditions dans lesquelles ce sont faites certaines de ces extensions d'indication (fraude du Dr Andrew Friedmann pour ce qui est de la prescription en endométriose et fibromes,...,) dans plusieurs articles (dont celui-ci et celui-là).

Ce risque et bien d'autres effets indésirables hormonaux, immunitaires, neurologiques, musculo-squelettiques,... sont détaillés dans les monographies anglophones des agonistes (Zoladex, Enantone/Lupron, Décapeptyl, Suprefact, Bigonist...), mais ne figurent pas dans les RCT français [résumé des caractéristiques du produit], et quasiment rien n'est dit dans les notices et dans les "informations" données aux femmes lors de campagnes promotionnelles tels que "octobre rose". Probablement pour ne pas troubler la rositude.

Le Dr Jean Belaisch, qui préconise un traitement hormonal pendant des années, voire des dizaines d'années dans l'endométriose, un traitement qui serait empirique, donc sans diagnostic préalable et sans aucune chance de guérison et d'amélioration durable par la chirurgie, est allée jusqu'à me dire que ce n'est pas responsable de parler en détail des effets indésirables d'Enantone et Cie, et ce non pas parce qu'il nierait les effets indésirables, mais parce que "il y a des femmes qui en ont besoin" (il s'est même permis de m'appeler chez moi pour manifester longuement son mécontentement. Si l'on cherche à comprendre sa logique, cela doit être difficile à comprendre qu'une femme se permette d'informer d'autres femmes et ne laisse pas les hommes médecins leur donner une information sélective, donc épargner ces créatures fragiles à qui la médecine paternaliste doit protection. Cette anecdote est symptomatique: on dit aux femmes ce qu'on pense qu'elles doivent savoir pour qu'elles fassent ce que l'on veut, ce qu'on attend d'elles, ce qu'on pense être le mieux pour elles. L'intention se veut même éthique, protectrice, préventive (prévenir l'inquiétude, l'anxiété qu'induirait la connaissance des risques d'un surtraitement): les désinformer pour leur propre bien-être.

Ce qui veut dire qu'on ne les pense pas capables de penser et de décider par elles-mêmes. C'est ce que j'ai répondu au Dr Jean Belaisch: il faut que toutes les informations soient disponibles à toutes les femmes concernées, pour qu'elles puissent décider en connaissance de cause de la thérapeutique à choisir librement, si elles en veulent une.

Le dépistage à la sauce « octobre rose »:une construction sociale...

... au même titre que les valeurs et préférences « féminines » servant de levier et d'appel à des affects, des stéréotypes et des situations permettant de s'identifier

Il faudrait analyser en détail, avec les moyens des sciences sociales, tout ce qui entoure les surdépistages, sur les campagnes publicitaires et les innombrables initiatives avec des arrière-plans commerciaux qui instrumentalisent les femmes, la cause féministe et la santé des femmes, qui instrumentalisent des notions telles que la solidarité (faussée sous forme de "sororité"/fraternité), la prévention, l’accès aux soins, etc.

Ecoeurée bien avant cette nouvelle version d’octobre rose, encore renforcée par les 20 ans du « Ruban rose », je me disais qu’il faudrait revenir en détail sur tous ces sujets: arrière-plans du ruban rose et d’octobre rose; conflits d'intérêts des sociétés savantes et des associations de patientes, qui sont légion et ont fait scandale, par exemple en 2007 en Allemagne; désinformation des femmes à qui l’on impose - par différentes façons de les manipuler - la participation à un dépistage par mammographie tous les deux ans, sans les informer sur les risques ; surdiagnostics et les conséquences : faux positifs, surtraitements (traitements de tumeurs qui auraient régressé d’elles-mêmes, comme dans plus de 20% des cas (voir cet article) traitements plus ou moins invasifs inutiles…), et l’inévitable cascade de prescription en cas de iatrogénie… Voir les articles réunis sous des catégories telles que « cancer, industrie du cancer », « surmédicalisation, surdiagnostics », « disease mongering » et d’autres (accessibles par ordre alphabétique des catégories à gauche de la page). 

Mais l'interrogation devrait, à mon sens, commencer par les causes et prendre cette construction sociale dans sa globalité. Un fait social d'une telle ampleur, avec de tels enjeux, de telles conséquences et de tels intérêts en jeu, n'arrive pas par hasard, n'arrive pas partout de la même façon. L'absence de critique systématique - qui est particulièrement criant s'agissant d'un programme dit de prévention, donc imposé à des personnes en bonne santé qui débouche sur autant de cas de surtraitements - n'est pas juste une conséquence de l'engouement des media pour les sciences et les corporations et de leur manque d'indépendance face aux industriels. 

"Cancer" : un disjoncteur pour la raison. L'exercice public de la raison ne serait pas "féminin"

On l'a vu avec le Gardasil, avec les anticorps monoclonaux, avec les analogues agonistes GnRH et dans bien d'autres cas: dès que le mot "cancer" est prononcé, la raison semble court-circuitée et aucune critique n'est possible. Des réponses unilatérales et biaisées en faveur du dépistage sont apportées par des "sachants", les professionnels de santé qui semblent les seules sources légitimes et "autorisés" - et jouent de l'argument de l'autorité et de leur position pour prescrire les mammographies -, sans même que les femmes puissent formuler les questions, leurs questions. Ce qui fait que même l'amorce de débat qui existe est biaisé, les questions étant formulées en fonction des... réponses claironnées sur tous les toits pour désamorcer le débat critique et empêcher les questions bien pensées et argumentées, visant juste. Cela fait aussi que les questionnements sont souvent tâtonnants, hésitants ou ne vont pas jusqu'au bout, puisque les critiques spontanées savent qu'elles ne disposent pas des données scientifiques; les critiques en général savent que leur attitude est mal vue socialement, surtout si elles/ils ne sont pas des médecins.

Surtout les femmes "n'ont pas autorité à"; elles "ne savent pas", elles font peur pour rien, etc. L'on connaît le poids des stéréotypes, souvent confirmé par la sociologie et la psychologie sociale: interrogées par une équipe de collaborateurs de Pierre Bourdieu sur leur participation au débat politique, les femmes ont majoritairement dit se tenir à distance, d'une façon ou d'une autre (ou suivre l'avis de personnes mâles ayant une autorité morale, etc.). Lorsqu'on leur a demandé de réfléchir et de donner des raisons, elles ont dit que ce n'était traditionnellement pas le rôle de la femme, pas un domaine féminin, etc. (Je simplifie).

Aussi faut-il interroger cette construction sociale qu'est le dépistage rose à la lumière de toutes les autres constructions sociales sur lesquelles elle s'est construite et étayée et qu'elle utilise comme levier inconscients, de l'ordre de l'affect, de la croyance, de l'opinion irrationnelle.  

Parmi les clichés et stéréotypes cherchant à fixer dans l'imaginaire cette opposition entre hommes et femmes, culturellement construite, mais perçue comme naturelle (essentialisée, naturalisée) figurent aussi les "valeurs féminines" ("l'éternel féminin", les diverses définitions de la "féminité") et tous les attributs et les préférences qui les illustrent. Ils sont censés démontrer que la différence biologique n'est pas seulement celle que l'on pense et qu'elle a des conséquences partout. On retrouve partout les couples antagonistes traduisant les stéréotypes binaires: jour/nuit (ou lumière de l'entendement et du concept/obscurité des affects et passions), raison/irrationnel, logique/sentiment...

Et des sciences expérimentales cherchent à démontrer les racines biologiques et génétiques de ces différences que l'on projette sur la nature, comme pour n'importe quel phénomène où le réseau catégoriel et conceptuel humain (que l'on utilise pour percevoir, identifier et comprendre) est confondu avec des lois ou régularités de la nature elle-même. La vulgarisation médiatique aide à conforter les clichés et les oppositions de ce type, qui sont le fond de commerce de la publicité (entre autres). (Ce n'est pas l'objet de ce papier, mais il faut quand même rappeler que la psychologie sociale montre parfaitement que ces différences supposées naturelles, essentielles, éternelles et immuables sont en fait induites par l'ensemble de la culture et du type de société dans lequel les filles et les garçons sont éduqués selon des modes particuliers de socialisation.)

De proche en proche, même le rose aurait donc une explication biologique et génétique... Et l'on sait que lorsqu'on veut implémenter quelque chose à large échelle, il faut utiliser les leviers les plus efficaces, tels que les stéréotypes les mieux ancrés dans l'imaginaire et les outils qui peuvent être très facilement identifiables et reconnaissables. C'est ainsi que fonctionne une agence de communication lorsqu'elle crée un logo, un slogan et une situation qui maximise le potentiel d'identification avec le produit vendu. Le ruban rose et les scenarii répétitifs autour du sein relèvent de cette logique.

Il faut en parler pour contribuer à ce que les femmes ne s’embourbent pas dans la glue médico-politico-industrielle du ruban rose bonbon, mais au contraire se délient de la désinformation et rompent le nœud de l’obéissance aux guides et gourous de toute sorte qui prétendent leur dire ce qu’elles ont à faire, si ce n’est parler à leur place... Les ratés de la "prévention" prescrite par ces guides pour « traiter » la ménopause par des médicaments hormonaux substitutifs auraient dû tâcher un peu le rose bonbon qui n’existe que dans la réalité féerique imaginée par les communicants. Ceux-là même qui vulgarisent les normes médicales arbitraires et aident à les transformer en normes sociales, pour que les femmes s’ajustent et s’adaptent aux rôles qu’on leur a taillé dans la machinerie médico-industrielle. A chaque fois que l’on évalue l’issue d’une prévention consistant surtout en dépistages réguliers, donc à chaque fois que l’on se pose la question de la qualité des résultats des dépistages réguliers et, par conséquent, de leur bien-fondé, le résultat est négatif.

L’on voit à quel point la communication (synonyme de promotion des intérêts privés peu visibles, mais omniprésents) qui relaie pour le grand public (dans les media généralistes, sur internet, etc.) le discours marketing de toute la chaîne médico-industrielle qui vit de la surmédicalisation – bref, on voit à quel point cette communication est efficace, puisqu'elle transforme des résultats négatifs en positifs sans l'ombre d'un doute...

La psychologie sociale a montré comment la perception sociale (et l'autoperception) est socialement formatée et donc à quel point les différences sont construites et induites. Elle a également montré que des résultats et des arguments rationnels ne peuvent rien contre des clichés bien enracinés, contre des constructions sociales et des représentations sociales non seulement acceptées, mais valorisées et conçues comme la traduction d'un doit, d'une avancée scientifique, d'une chance individuelle et collective. Lorsqu'il s'agit de la santé et à ce qui est présenté comme la possibilité d'échapper à un cancer, c'est quasiment perdu d'avance.

La raison est inefficace contre des opinions et des croyances fabriquées, mais re-projetées sur l'"opinion" publique, comme si c'est elle qui les auraient produites. On pourra difficilement déboulonner des faux prophètes, des fausses croyances, des stéréotypes, surtout lorsque ceux-ci ont trait aux affects, aux symboles, etc., mais se présentent sous des dehors scientifiques et du bon sens, comme dans le cas du dépistage, où il semble de bon sens que la détection précoce soit toujours bénéfique, qu'elle soit toujours une chance, et jamais une perte de chance. Le travail de la raison, le travail de clarification sera d'autant plus difficile si la démolition de ce type de stéréotypes et clichés reviendrait à remettre en cause des couches historiques successives de stéréotypes culturels (opposition homme/femme, croyance au progrès...).

Cela conforte les écrits de Robert-Vincent JOULE et Jean-Léon BEAUVOIS [7] sur la facilité à manipuler les « honnêtes gens », ainsi que les écrits des sociologues sur la facilité à fabriquer l’opinion (Patrick CHAMPAGNE, Noam CHOMSKY…), à la travailler par divers moyens : l’argument d’autorité des médecins, leurs sophismes et leur aura de scientificité ; le levier de la peur dès que l’on entend parler de « cancer » ; la responsabilisation et culpabilisation de chaque usager sommé à préserver son « capital santé » afin d’éviter d’être une charge pour la Sécurité sociale ; le matraquage publicitaire omniprésent; le recours à des vedettes qui donnent l’exemple, apparemment bénévolement : « depuis quand date votre dernière mammographie? », demande Sophie Davant, etc.

Le matraquage publicitaire est à l’apogée avec « octobre rose » dont les rouages sont très bien décortiqués par Rachel CAMPERGUE dans le livre « No mammo ? Enquête sur le dépistage du cancer du sein » (Max Milo, 2011), livre d’une femme qui pense et parle par elle-même. Le matraquage et le jeu d’influences et de manipulations durent jusqu’à ce que les femmes en arrivent à considérer ce qu’on leur prescrit et on leur impose comme un droit fondamental qu’elles auraient, comme un acte de liberté, traduction de leur libre arbitre, comme une demande émanant d’elles-mêmes.

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27/07/2012

Résumé des interventions lors du colloque "Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements" (hors contributions)

Pour compléter les actes du colloque « Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements » (27-28 avril à la Faculté de médecine de Bobigny), dont la publication commence sur cette page, voici le résumé des principales interventions faites pendant les ateliers (lors de la discussion succédant aux contributions) et pendant les trois assemblées plénières.

Merci à François PESTY d’avoir pris des notes et de les avoir transcrites. J’ai rajouté quelques paragraphes. Une version moins complète de ce texte a été diffusée sous le titre « Verbatim des interventions ». Si d’autres intervenants souhaitent compléter ce texte, merci de m’adresser le résumé de leurs interventions lors des débats et plénières à pharmacritique@voila.fr.

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02/07/2012

Atelier N° 3 : "Surdiagnostics sources de surtraitements" (suite des actes du colloque "Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements")

Pour la continuité et une vue d’ensemble, vous pouvez lire les principaux documents déjà postés sur Pharmacritique à propos du colloque « Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements », qui a eu lieu les 27 et 28 avril 2012 à la Faculté de médecine de Bobigny.

  • Le programme et l’introduction détaillée;
  • Le communiqué de presse des organisateurs (« La surmédicalisation, un dysfonctionnement majeur et systémique, à haut risque pour la santé publique comme pour notre système de soins »);
  • Les comptes-rendus des six ateliers, faits par leurs modérateurs respectifs ;
  • Les interventions lors de l’atelier N°1 (Surmédicalisation, mythe ou réalité) ;
  • Les interventions lors de l’atelier N°2 (Causes et sources de surmédicalisation).

Et voici l’introduction et les interventions - powerpoint ou texte, selon ce que les auteurs m'ont envoyé - lors de l’atelier N°3. Merci à tous ! J'ajoute trois liens reçus d'Alain Braillon, vers des textes critiques du surdépistage et surdiagnostic du cancer de la prostate.

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24/06/2012

Actes du colloque "Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements". Atelier N° 2: Causes et sources de surmédicalisation

La publication des actes du colloque "Surmédicalisation, surdiagnostics et surtraitementses" (27 et surmédicalisation,actes colloque surmédicalisation surdiagnostics surtraitements,surdiagnostics,surtraitement,médicalisation critique,disease mongering,femmes médicalisation psychiatrie,elena pasca,surmédicalisation causes,néolibéralisme médecine,médecine contrôle social,médecine normalité,biodiversité psychodiversité,différence uniformité,médecine fonction sociale,théorie critique médicalisation28 avril à la Faculté de médecine de Bobigny) a commencé par les comptes-rendus des six ateliers du colloque, faits par leurs modérateurs respectifs. Ont suivi les contributions (textes et fichiers powerpoint tels qu’envoyés par les contributeurs) à l’Atelier N° 1 ("Surmédicalisation, mythe ou réalité"). Je rappelle que le programme complet du colloque est sur cette page ; celle-ci contient une introduction générale, qui tente de placer la surmédicalisation dans un contexte plus global et d'en rappeler quelques enjeux pour l'ensemble des citoyens. Enfin, le communiqué de presse est sur cette page. (L'image accompagne un éditorial du British Medical Journal du 28.08.2008 sur la formation médicale continue financée par les laboratoires pharmaceutiques). 

Outre les contributions à l’atelier N° 2, ce texte contient aussi deux documents fort bien faits et édifiants, réalisés par le Dr Monique Debauche, psychiatre à la Free Clinic de Bruxelles, membre du GRAS (Groupe de Recherche et d’Action pour la Santé). Il s’agit d’une suite de publicités et autres images qui illustrent l’évolution de la médicalisation et surmédicalisation des femmes, en particulier sous l’angle psychologique et psychiatrique. Le document se regarde pratiquement comme un film, car les images parlent d’elles-mêmes ; les quelques annotations en marge donnent des éléments supplémentaires facilitant la compréhension. Ce document a été présenté par Monique Debauche lors de la 12ème Rencontre Internationale Femmes et Santé (RIFS). Il a été projeté en boucle le matin du colloque "Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements".

Le deuxième document reçu du Dr Monique Debauche, que je remercie, est lui aussi construit de la même façon : "Médicaments psychiatriques : modes et tendances". Dans le programme initial du colloque, c’est ce qui figure comme titre de la contribution, mais elle aurait été trop longue, donc le Dr Debauche est intervenue sur ce modèle de signalement collaboratif et efficace des effets indésirables qu’est le site Riskx.org, mis en place par David Healy.

Mon introduction et ma contribution sont à la fin du texte, avant le compte-rendu ; il s'agit du powerpoint complet (au colloque, je n'avais retrouvé que celui introductif et ai improvisé en fonction de mes notes, pour aborder les aspects évoqués plus bas).

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13/06/2012

Actes du colloque "Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements". L’atelier N° 1 : "La surmédicalisation, mythe ou réalité"

Le programme du colloque « Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements », qui a eu lieu les 27 et 28 avril 2012 à la Faculté de médecine de Bobigny, est sur cette page. La présentation détaillée est sur celle-ci, avec une introduction globale sur les enjeux et l’urgence d’une prise de conscience par l’ensemble des citoyens, car la critique de la surmédicalisation n’est pas l’apanage des professionnels de santé.

Traduction pratique de la logique mercantile néolibérale dans le domaine d’une santé marchandisée, rendue possible par le dévoiement de la fonction sociale de la médecine, la (médicalisation et) surmédicalisation déforme toutes les pratiques et tous les actes médicaux, comme nous (les organisateurs) l’avons dit dans le communiqué de presse. Tous les citoyens sont concernés, et ils doivent en être conscients et contrecarrer ce phénomène, à titre individuel comme collectif, car ce sont eux qui paient, dans tous les sens du terme. Espérons que des alertes répétées mèneront enfin à la création d’un mouvement d’idées citoyen que j’ai appelé de mes vœux. Ce qui veut dire que l’on sortirait de l’entre-soi de quelques convaincus prêchant aux convaincus, de ce cercle restreint de « sachants ». Et que ce mouvement ne risquerait pas d'être orienté, dirigé et/ou limité par des professionnels de santé selon leurs intérêts plus ou moins directs, plus ou moins conscients, et selon leur degré de prise de conscience. Ce degré est limité parce qu’ils participent de ce système, en vivent, contribuent à le reproduire et à fournir les justifications et légitimations. Sans oublier qu'ils ont généralement du mal à reconnaître leur propre rôle dans la surmédicalisation, les surdiagnostics et les surtraitements.

La publication des actes du colloque a commencé par les comptes-rendus des ateliers du colloque, faits par leurs modérateurs. Voici les interventions composant l'atelier N° 1 (présentations powerpoint ou textes complets, selon ce que les auteurs ont transmis), suivies par le compte-rendu. 

Mise à jour: Sont accessibles les actes de l'atelier N° 2 (Causes et sources de la surmédicalisation), de l'atelier N° 3 (Surdiagnostics sources de surtraitements) et des ateliers N° 4, 5 et 6.

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08/06/2012

Actes du colloque "Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements": les comptes-rendus des ateliers (causes, formes, enjeux, médicaments essentiels…)

Les 27 et 28 avril 2012 a eu lieu à la Faculté de médecine de Bobigny le colloque surmédicalisation,colloque surmédicalisation surdiagnostics surtraitements,disease mongering surmédicalisation,surconsommation médicaments médicalisation,cancer surdiagnostic dépistage,médicalisation surmédicalisation,sécurité sociale impact surmédicalisation,sous-médicalisation accès aux soins,psychiatrie médicalisation dsm,groupe princeps,elena pasca,surmédicalisation causes formes risque,néolibéralisme médecine contrôle social,biopolitique biopouvoir médecine,médicaments essentiels,médicalisation sciences sociales« Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements », co-organisé par le Groupe Princeps (Omar Brixi, Elena Pasca, François Pesty, Jean-Claude Salomon, Michel Thomas), le Département de Médecine générale de la Faculté de Bobigny et la SFTG (voir le programme).

Conceptualiser pour faire comprendre les enjeux pour tous les citoyens

A ceux qui n’en ont pas encore eu connaissance, je conseille de commencer par cette page de présentation du colloque et des ateliers, avec mon introduction détaillée sur les enjeux et l’importance d’une prise de conscience globale, par l’ensemble des citoyens, de l’omniprésence de la surmédicalisation, de ses causes, formes et conséquences, de ses risques pour notre santé individuelle et publique, tout comme pour le système public solidaire de santé et de soins. Cette compréhension est d’autant plus urgente que nous n’en avons pas conscience, parce que la surmédicalisation n’est pas un bloc ; son aspect systémique résulte d’une convergence de pratiques et d’intérêts d’acteurs divers, dans tous les champs du soin, acteurs qui lui donnent des justifications de santé publique (prévention…) et même des légitimations d'apparence éthique. Tous ces dérapages sont rendus possibles par le dévoiement de la fonction sociale de la médecine – thème de mon intervention -, et ils sont non seulement socialement acceptés, mais socialement valorisés… Parmi les distinctions que j’ai faites pour mieux expliquer le phénomène et ses justifications – car la conceptualisation et catégorisation est indispensable si l’on veut comprendre, expliquer et inciter à agir - figure celle entre médecine préventive, médecine prédictive et médecine prescriptive (au sens éthique du terme, illégitime).

Notre communiqué de presse, « La surmédicalisation : un dysfonctionnement majeur et systémique, à haut risque pour la santé publique comme pour notre système de soins », contient certaines formulations concises de nature à éveiller l’esprit critique sur l’étendue quantitative et les dégâts qualitatifs de la surmédicalisation et sur le fait que la médicalisation inutile (et les cercles vicieux qu’elle induit) ont pour contraire dialectique la sous-médicalisation. La tendance est à l’augmentation des deux, si cette thématique ne fait pas son chemin dans l’espace public, dans un débat public mené par l’ensemble des citoyens, car il concerne les choix de principe et les décisions à prendre sur nos modes de vie et sur le type de société dans laquelle nous imaginons notre avenir.

Sortir de l’entre-soi corporatiste pour un débat et des décisions citoyennes

Ce débat doit impérativement être soustrait aux corporatismes, et ce d’autant plus que les professionnels de santé se sont toujours trompés ou ont échoué, parce qu’ils n’ont pas su (ou voulu) sortir de l’entre-soi, ni aborder lucidement leur propre rôle et celui de leurs organisations (ordre des médecins, syndicats, associations, sociétés savantes…) dans la légitimation, la reproduction et même l’aggravation des structures systémiques qui ont pour résultat quasi automatique la surmédicalisation.

J’ai essayé de porter, parmi les organisateurs du colloque, ces idées et surtout la nécessaire sortie de l’entre-soi corporatiste, comme la sortie du petit cercle des convaincus. J’ai exprimé cela aussi lors du colloque et après, appelant à faire sauter les barrières (et les querelles de clocher) entre spécialités et entre professionnels de santé et usagers, à renoncer aux habitudes de décision et d’action exclusivement de médecins à médecins (et organisations médicales), à ne pas prendre des décisions autoritaires à la place des usagers, ni dans un sens ni dans l’autre, mais à leur apporter des catégories explicatives, des concepts et des exemples utiles et facilitant leur compréhension, les aidant à construire et exprimer leur esprit critique, leur subjectivité réflexive et délibérative, à faire un usage public de la raison, notamment dans les décisions qui leur reviennent de droit, de par les capacités juridiques qui sont leur apanage en République.

Ce danger d’entraver la création et l’essaimage d’un mouvement d’idées à cause des vieux réflexes corporatistes et de l’entre-soi médical est toujours présent. Je n’ai jamais agi dans un esprit opportuniste et cela ne changera pas. Je ne me limiterai pas à un rôle de perroquet et de panneau publicitaire et ne cautionnerai aucun acte qui risquerait d’entraver le mouvement citoyen et de limiter l’information et la possibilité d’appropriation de ces sujets par l’ensemble des citoyens. Eux seuls – et non pas quelques médecins et organisations bienveillants mais illégitimes s’ils veulent parler au nom de la majorité - peuvent mettre un terme à des pratiques aussi répandues et aussi fortement enracinées ; eux seuls peuvent y voir plus clair, car l’immense majorité n’a aucun intérêt à la reproduction de ce système et n’en vit pas. 

Les lecteurs de Pharmacritique ne seront pas dépaysés, puisqu’il s’agit de thèmes et d’éléments déjà abordés largement sur ce blog, dans les articles des catégories « surmédicalisation », « prévention, abus de prévention », « disease mongering » et ailleurs. Car toutes les structures de notre pseudo-système de santé, et même la moindre forme de désinformation médicale, le moindre biais et le moindre conflit d’intérêt – tout cela a pour conséquence l’augmentation du nombre de bien-portants devenus malades consommateurs de médicaments, sous prétexte de prévention, dépistages, bilans réguliers…

Un mot sur l’atelier N° 2

J’ai parlé plus longuement que les autres contributeurs, car outre l’introduction à l’atelier (la catégorisation des causes exposées lors de la présentation du colloque) et la modération, j’ai aussi fait une contribution (comme les autres contributeurs).

C’est après lecture des résumés qui nous ont été envoyés que j’ai décidé d’en faire une, afin que des causes majeures de la surmédicalisation (thème de cet atelier) soient évoquées au moins une fois : des explications prenant en compte le contexte global, des hypothèses plus osées, très critiques, donc risquant la controverse, mais argumentées. Plusieurs personnes m’ont dit avoir eu un véritable « déclic », avoir compris comment tout s’est mis en place aussi du point de vue socio-économique, historique et idéologique, et avec quelles conséquences essentielles pour la santé, mais aussi pour le modèle actuel de société, avec la médecine comme outil de contrôle social exerçant une correction en vue de la mise au pas et de l'extirpation de la différence. Alors je me dis que le risque – me voir reprocher moult fois la longueur – valait la peine. Selon les retours que j’ai eus, cette interprétation fait sens et contribue à la construction d'une explication théorique plus globale, un cadre logique de pensée dans lequel viennent s’inscrire les informations et les exemples concrets. 

Elena Pasca

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COMPTES-RENDUS DES SIX ATELIERS (par leurs modérateurs)

Atelier N°1: 27 avril matin : SURMEDICALISATION, MYTHE OU REALITE

Animation et compte-rendu par Jean-Claude SALOMON

Introduction - Jean-Claude SALOMON

Quelles hypothèses peuvent être explorées :

  • - La surmédicalisation est une tendance lourde associée au mouvement médical.
  • - La surmédicalisation fait progressivement obstacle au progrès médical et entrave le fonctionnement de l’action sanitaire et médicale.
  • - La surmédicalisation résulte de l’obligation de moyens plutôt que de l’obligation de résultats . Elle détourne les moyens de leurs fins.
  • - La surmédicalisation coexiste avec la sous-médicalisation et avec les inégalités de santé, sans parvenir à les réduire.

Quelles questions peuvent avoir des réponses :

  • - Quel rapport y a-t-il entre la surmédicalisation et la marchandisation de la santé?
  • - La démarcation entre le normal et le pathologique s’est-elle déplacée?
  • - La médicalisation des problèmes sociaux est-elle extensive ?
  • - Comment la surmédicalisation est-elle ressentie par les citoyens (bien portants ou malades), par les institutions, par les professionnels ?
  • - Quels dysfonctionnements provoque-t-elle ?
  • - Que peut-on mesurer avec méthode et rigueur?
  • - Quelles catégories professionnelles sont concernées : épidémiologistes, économistes, démographes, géographes etc. (IRDES, DRESS) ?
  • - Situation comparée entre pays et entre régions.
  • - La surmédicalisation est-elle un dysfonctionnement du système de santé ? Dans l’affirmative est-ce un dysfonctionnement systémique ?
  • - La surmédicalisation, les surdiagnostics et les surtraitements sont-ils seulement l’expression du consumérisme ordinaire commun à tous les pays industrialisés?
  • - Surmédicalisation et sous médicalisation : 2 faces de la même médaille ou expression des inégalités de santé ?

 

Sylvie FAINZANG - La surmédicalisation, entre médecins et malades : en mettant la surmédicalisation en perspective avec les réactions de résistance qu'elle engendre chez les patients et les diagnostics auxquels ces derniers se livrent dans le cadre de l'automédication, on montre que les individus ne sont pas les simples objets, passifs, de la surmédicalisation puisqu'ils peuvent y être réfractaires, ou au contraire en être les auteurs. Dans ces deux cas, la surmédicalisation va de pair avec une sous-médicalisation, par un effet de sélection des symptômes médicalisés.

Jacques BIRGE - La non prescription en médecine générale : enquête de pratiques chez les maîtres de stage et stagiaires Stage ambulatoire en soins primaires en autonomie supervisée (SASPAS) lorrains

Hypothèse : Il existe une dispersion de pratiques en terme de prescription ou de non-prescription. Un nombre non négligeable de médecins s’abstienne de prescrire, quand cela ne met pas en cause la qualité des soins.

Méthode : Enquête de pratiques, prospective.

Résultats : Dispersion de non-prescription : 0 à 34 %.

Conclusion : Hypothèse validée, La non-prescription est une pratique réalisable et acceptée que l’ont peut promouvoir en France. Ceci vaut aussi bien pour les médicaments que pour les examens complémentaires.

Bernard DUPERRAY et Bernard JUNOD - Dépistage du cancer : le modèle de prévention contredit par les faits

La justification du dépistage procède d’un mythe : le modèle linéaire de l’histoire naturelle du cancer. La confiance des médecins dans la valeur pronostique de l’examen au microscope d’un prélèvement de lésions suspectes a renforcé la perception d’efficacité de la destruction des cancers diagnostiqués tôt. Morbidité et mortalité consécutives au dépistage de masse prouvent aujourd’hui que le surdiagnostic – confusion entre maladie cancéreuse et « cancer » qui n’aurait pas eu de conséquence sur la santé – a illusionné soignants et patients. Contrairement aux espoirs suscités par l’extension du dépistage organisé, l’incidence des cancers avancés ne recule pas. La frontière entre le normal et le pathologique est un thème de recherche beaucoup trop négligé en cancérologie mammaire.

Etienne ANTOINE - Surmédicalisation ou contre-productivité : un regard contemporain sur Ivan Illich

Ivan Illich commençait Némésis médicale, l’expropriation de la santé, par ces mots: «L’entreprise médicale menace la santé.»

Il analysait l’effet paradoxal de cette médecine en plein essor, qu’il divisait en trois formes de iatrogénèse: clinique, structurelle et sociale.

Nous nous demanderons si ce livre polémique publié en 1976 reste d’actualité. La surmédicalisation n’étant actuellement envisagée que sous son aspect de iatrogénèse clinique, il nous faudra donc nous interroger sur ses aspects structuraux et sociaux.

 Débat et synthèse de l’atelier

Il est clair que les hypothèses et les questions formulées en introduction n’ont pas de réponse après la présentation des communications. Elles ne pouvaient en avoir, sinon de façon partielle. En partant des expériences et des observations rapportées, il n’est possible par induction de parvenir à la vision générale de la surmédicalisation que de façon progressive, par accumulation de résultats. Cet atelier ne pouvait prétendre à plus. Toutefois il est important que l’exploration de ce phénomène ait été amorcée. En ce sens le but recherché a été atteint. Il semble vain de dénoncer le consumérisme des patients ou les prescriptions abusives des médecins si on n’est pas capable de mesurer ce que l’on explore. L’économie et la politique de santé ne peuvent être évacuées ou être fondées sur des affirmations ou sur de simples intuitions. Alors que la médecine tente de se rebâtir sur des preuves scientifiques (Evidence Based Medicine – EBM), l’économie et la politique de santé doivent se construire sur des preuves d’une autre nature, mais aussi rigoureuses, pour enlever la conviction et aider à prendre des décisions (Evidence Based Policy – EBP).

On conçoit que cette démarche soit entourée d’un bruit de fond qu’il faut méthodiquement atténué.

Bien d’autres questions devront être l’objet des études pour les années à venir.

  • - La surmédicalisation peut elle être une réponse adaptative ?
  • - La prévention quaternaire permet-elle de réduire la surmédicalisation ?
  • - L’orientation vers les actes, les examens et les produits essentiels est-elle illusoire ?
  • - quels sont les avantages et les inconvénients des normes de médicalisation et de bonnes pratiques
  • - La «règle ou la norme» doivent-elles résulter de démarches simultanées  du terrain vers la conceptualisation (bottom up) et l’inverse (top down).
  • - Si la surmédicalisation est bien réelle; ses déterminants peuvent-ils être mieux analysés ?
  • - Dans l’affirmative sont-ils accessibles à l’action sanitaire et sociale?

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Atelier 2 : CAUSES ET SOURCES DE SURMEDICALISATION, vendredi 27 avril 2012, (9H30- 12H00), avec une cinquantaine de participants

Modération et compte-rendu: Elena Pasca

Contributions (par ordre de prise de parole) :

  • Elena PASCA : La surmédicalisation, conséquence du dévoiement de la fonction sociale de la médecine
  • Pierre-Guillaume PARIS: La santé, catégorie normative qui façonne les subjectivités
  • Luc PERINO : Surmédicalisation : un dysfonctionnement systémique habilement exploité
  • Laurent LETRILLIART, Denis POUCHAIN: Troubles cognitifs légers: une zone grise à risque de surmédicalisation
  • Monique DEBAUCHE: Les médicaments psychiatriques : modes et tendances
  • Edwige LE MOUEL, Olivier DECAUX, Antoinette PERLAT, Patrick JEGO, Bernard  GROSBOIS: Incidentalomes biologiques : étude prospective en consultation de médecine interne

Dans l’introduction, Elena PASCA (philosophe) a insisté sur la nécessité d’une catégorisation et d’une analyse globale du contexte, des causes, des formes et des conséquences de la surmédicalisation. Elle a exposé et exemplifié quelques catégories.

Dans son intervention sur le dévoiement de la fonction sociale de la médecine, elle a évoqué certains apports des sciences sociales permettant de comprendre les changements à tous les niveaux – droit, idéologie, économie, psychologie sociale et mentalités… - qui sont soit les prémisses, soit les conséquences de la surmédicalisation.

Ces changements systémiques ou ponctuels ont permis la reproduction du complexe médico-industriel au prix d’adaptations minimes ; ils ont rendu possible l’instrumentalisation de la médecine, puis le dévoiement de sa fonction sociale vers des rôles illégitimes où elle transforme des bien-portants en malades pour élargir le marché de l’industrie pharmaceutique, à l’aide de techniques de persuasion, de marketing et de disease mongering, sous des prétextes paraissant scientifiquement fondés tels que la prévention, réduite à la médicamentation. Cette médecine préventive se double d’une médecine prédictive aux fondements douteux (le tout génétique…) et d’une médecine prescriptive (au sens prétendument éthique : le médecin édicte des préceptes comportementaux pour des individus et des populations, à travers des politiques hygiénistes et des normes médicales qui deviennent des normes sociales de mise au pas).

Il y a danger d’une dérive irréversible vers une médecine outil de contrôle social imperceptible mais omniprésent, une médecine gardienne de l’ordre établi (voir la réforme de la psychiatrie...) et instrument d’ingénierie sociale aux mains d’une biopolitique qui uniformise les individus, les normalise selon des standards arbitraires et extirpe la différence. Les auteurs de l’Ecole de Francfort – largement cités – ont mis en garde contre ce nivellement et contre l’exclusion des différents (ceux qui n’acceptent pas la « correction » par le « traitement » médico-pharmacologique). Il est socialement valorisé de se dire malade – dépressif, bipolaire, hyperactif… -, mais disqualification et stigmatisation sociales guettent si l’on ne s’ajuste pas aux rôles socio-économiques, si l’on est différent, critique, marginal, inadapté au système et à son marché du travail. C’est soit l’identification à une case selon les normes néolibérales, soit un diagnostic de « trouble » selon le DSM (Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux). La diversité humaine (psychodiversité…) risque de disparaître au profit d’individus devenus permutables, interchangeables, façonnés selon les mêmes standards biologiques, morphologiques et psychiques.

Sous l’influence d’un marketing pharmaceutique décuplé depuis l’avènement de la psychopharmacologie et de l’individualisme néolibéral qui accentue les droits subjectifs et défensifs, les individus revendiquent un droit à la santé conçue comme un vague bien-être (cf. définition de l'OMS). La « correction » médico-pharmaceutique qu’ils reçoivent annihile le potentiel de subjectivité réflexive et délibérative qui nous sortirait du cercle vicieux entre notre consumérisme et l’offre médicale qui crée la demande.

Il faut rendre cela conscient à l’aide de concepts critiques et porter le débat dans l’espace public politique, afin qu’un mouvement citoyen empêche le complexe médico-industriel d’achever la mutation anthropologique (K. Applbaum) et l’état de biopouvoir quasi-totalitaire anticipé par Foucault et d’autres.

Si la médecine peut jouer un tel rôle, c’est que la santé est une catégorie normative en fonction de laquelle se construit la subjectivité et le rapport à soi. Pierre-Guillaume PARIS, philosophe de la santé, l’a montré par des exemples tirés du domaine des cancers – publicités et préceptes édictés à diverses époques -, qui illustrent l’évolution des représentations de la relation médecin/patient et des façons de concevoir la médecine. L’on comprend comment se forment historiquement les attentes des médecins, et notamment l’homo medicus : un patient idéal, qui serait capable d’objectivation et surtout de compliance, donc d’observance non critique des prescriptions. L’on comprend aussi comment se construisent les représentations de soi des usagers en tant que patients et au-delà, dans leur subjectivité, puisque le savoir médical joue un rôle de médiation dans cette construction. Le corps du patient tend à devenir un objet de la médecine, son autocompréhension et ses conduites étant en rapport avec les attentes des médecins et les médiations de ce type.

Cette construction est déterminée par le contexte économique et historique : celui d’une gouvernementalité et d’une rationalité libérales, avec toutes les conséquences sociales, sociétales et idéologiques. La médecine, qui paraît être transparente et dire la réalité telle qu’elle est, est un outil parfait. Ces dehors scientifiques appuient la demande implicite faite aux patients : entrer dans le monde tel qu’il est circonscrit par la médecine, regarder leurs corps comme des objets cliniques, se battre et « positiver », agir en « entrepreneur de soi », bref, se soumettre aux exigences et aux outils d’une médecine entrée en hybridation avec le management, la psychologie, la publicité, comme on peut le voir avec la psycho-neuro-immunologie, par exemple…

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02/07/2009

Les effets de la surmédicamentation: Guillaume Meunier, gavé de psychotropes et mort à 30 ans

Guillaume Meunier « était différent, donc catalogué comme marginal et cas social », diagnostiqué agoraphobe, maniaco-dépressif (bipolaire), donc bourré de médicaments, sans prendre garde aux interactions et contre-indications médicamenteuses…

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26/11/2008

Surdépistage et surdiagnostic des cancers. Urgence d'une expertise citoyenne sur la médicalisation, l'abus de prévention, la médecine paternaliste... Livre de Gilbert Welch

Mise à jour du 3 décembre 2012:

Les réflexions sur le dépistage et surdépistage des cancers, sur les surdiagnostics, sur les justifications mises en avant (qui occultent les intérêts en présence), sur la différence entre les découvertes histologiques (cancer histologique) et les symptômes cliniques (cancer maladie), sur le contexte dans lequel se fait ce surdépistage et sur ses conséquences sont abordés de façon disparate sur Pharmacritique, dans des articles et notes rassemblés sous plusieurs catégories, selon l'angle de vue: prévention, surmédicalisation, industrie du cancer, conflits d'intérêts, surmédicalisation du corps des femmes, médicalisation de l'existence, silence de la raison dès que le mot "cancer" est prononcé, vaccins supposés prévenir le cancer du col de l'utérus, disease mongering (façonnage de maladies/ invention de maladies / vendeurs de maladies), actes médicaux comme forme de contrôle social, uniformisation des individus à travers des normes médicales devenues des normes sociales, etc.


Ces articles (qui traitent donc tous du dépistage des cancers, en particulier celui du sein et de la prostate) sont acessibles à partir de la liste alphabétique des catégories à gauche du blog (il faut descendre sur la page, pour accéder aux articles, du plus récent au plus ancien). Quelques exemples de catégories: "surmédicalisation, surconsommation", "prévention, abus de prévention, médecine préventive", "disease mongering, invention de maladies, maladies à vendre", etc. 


Les actes du colloque "Surmédicalisation, surdiagnostics, surtraitements", qui a eu lieu à la Faculte de médecine de Bobigny fin avril 2012 à l'initiative du groupe Princeps dont je fais partie (et où il a beaucoup été question du dépistage/surdépistage, du surdiagnostic des cancers et ses conséquences), sont accessibles à partir de cette page, avec un accent mis sur les causes, le contexte global, les formes que prend le surdépistage ainsi que ses conséquences.


J'ai essayé d'expliquer comment des éléments très disparates - des intérêts matériels et idéologiques, des représentations sociales, des stéréotypes habilement exploités, une vision déformée du féminisme, des éléments scientistes qui s'imbriquent parfaitement avec des représentations et des clichés irrationnels, etc. - s'amalgament dans le dépistage du cancer du sein tel qu'il nous est présenté aujourd'hui. Après analyse, il se révèle être une construction sociale érigée en science.


J'ai essayé, dans cet article détaillé et donnant des liens et références, de montrer dans quel sens devrait aller, à mon avis, une analyse plus efficace du dépistage et d'en poser quelques balises. A mon avis, le débat public indispensable devrait s'appuyer sur une généalogie critique décomposant cette construction sociale dans ses éléments - chacun étudié en synchronie et en diachronie - et analysant comment et pourquoi ils se sont amalgamés pour donner le résultat que l'on connaît aujourd'hui et qui gonfle chaque année avec un "octobre rose" qui, manifestement, déconnecte notre matière grise...

L'article prend en compte aussi d'autres éléments d'actualité (les contradictions de Marisol Touraine, le prix de la revue Prescrire accordé à Peter Gotzsche pour son dernier livre sur le surdépistage et le surdiagnostic des cancers du sein, livre décrit en grandes lignes et avec des liens, etc.). Il s'appelle "Dépistage du cancer du sein par mammographie: une construction sociale érigée en science. Texte du Nordic Cochrane Centre et autres informations". A la fin l'article, j'ai repris des extraits du texte informatif de Cochrane, que tout le monde devrait lire.


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J'ai parlé dans cette note de l’étude de Per-Henrik Zahl, H. Gilbert Welch et al qui mettent en évidence la Cancer dépistage.jpgrégression spontanée de 22% des cancers du sein et reposent avec éclat la question du surdépistage et du surdiagnostic de certains cancers qu’il aurait mieux valu ignorer, et ce pour que les personnes en question restent en bonne santé…

 

H. Gilbert Welch est professeur de médecine interne et de famille à la faculté de médecine de Dartmouth et dirige le département des anciens combattants (Veteran Affairs) dans l’Etat du Vermont.


Son livre Dois-je me faire tester pour le cancer ? Peut-être pas et voici pourquoi (PU Laval, 2005) fait une irruption rafraîchissante dans le monde sclérosé d’une médecine qui se comprend de plus en plus comme une application standardisée, réflexe et non réfléchie des acquis technologiques à l’ensemble de la population, et peu importe qu’il y ait des bénéfices réels ou pas. Or un dépistage généralisé - même d'affections telles que les cancers - ne tient pas lieu de politique de santé publique.

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Cancer du sein: taux élevé de régression spontanée. Critique du surdépistage: surdiagnostic, faux positifs, cancers radio-induits…

22% des cancers du sein régresseraient tout seuls - c’est l'estimation à laquelle arrive une étude publiée le 24 novembre dans la revue Archives of Internal Medicine : "The Natural History of Invasive Breast Cancers Detected by Screening Mammography" (L’histoire naturelle des cancers invasifs du sein détectés lors des mammographies de dépistage).

 

Les auteurs, Per-Henrik Zahl, Gilbert Welch et al, Américains et Norvégiens travaillant sur des données norvégiennes, concluent que "certains cancers du sein [qu’ils estiment à 22%, chiffre qui inclut certains cancers invasifs] détectés par des mammographies répétées régresseraient au point de ne plus être détectables si on faisait une seule mammographie au bout de 6 ans. Il est possible que l’évolution naturelle de certains cancers invasifs soit de régresser spontanément", sans aucun traitement qui, en l’occurrence, ferait plus de mal que de bien. La question centrale est celle du surdiagnostic des cancers du sein résultant du surdépistage.

 

Un article paru hier dans le New York Times – "Study Suggests Some Cancers May Go Away" (Une étude suggère que certains cancers pourraient disparaître tout seuls) - rend compte de l’étude et des réactions mitigées provoquées par ses résultats.

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20/05/2008

"Les exilés de l'intime": Normalisation et uniformisation des comportements au profit du néolibéralisme

Roland Gori, Marie-José Del Volgo, « Exilés de l'intime : la médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique ». Denoël, 344 pages, 22 euros.

Pour illustrer les propos du livre, voici un entretien avec Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie, intitulé Norme 667381215.2.jpgpsychiatrique en vue. Suivi d’une tribune libre par le psychiatre Hervé Hubert, de la présentation du livre par l’éditeur et des commentaires sur un site de psychologues. Ces écrits illustrent ce dont on a souvent parlé dans ces pages : la tendance à faire de la psychiatrie un outil de contrôle social qui cherche à abraser chimiquement – par psychotropes – la subjectivité, les émotions, l’idiosyncrasie, les comportements et tempéraments ne se conformant pas à la moyenne, et ce au profit d’une « normalité » artificielle comprise comme une adaptation parfaite de l’individu aux rôles socio-économiques qu’impose le néolibéralisme. Le DSM est le levier parfait par lequel s’opère cet ajustement d’abord théorique, puis mis en pratique par des psychiatres asservis aux industriels, en conformité avec la tendance socio-historique...

Le DSM est un outil très performant de médicalisation de l'ensemble de l'existence - et de surmédicalisation, puisque le préfixe "sur" souligne l'inutilité des soins induits par la médicalisation. Il le fait en particulier grâce à ce que pratiquait fort bien le Dr Knock - personage de Jules Romains -, à savoir le disease mongering (traduit à peu près par "façonnage de maladies"), qui se fait à travers plusieurs techniques dont l'objectif est de transformer les bien-portants en malades: invention de maladies, redéfinition de maladies, baisse des seuils de "normalité", uniformisation des comportements, médicalisation et pathologisation des émotions, des humeurs, des affects, de tout ce qui est constitutif de la subjectivité et de l'humanité dans sa diversité. L'on parle beaucoup de la sauvegarde impérative d'une biodiversité en danger, mais les pratiques de la psychiatrie devraient faire l'objet d'une critique lucide surtout sur ses conséquences: uniformisation des êtres humains, adaptation sans critique aux rôles socio-économiques que requiert le néolibéralisme, étouffement de toute possibilité d'esprit critique, de résistance à la pression conformiste, de marginalité critique, puisque toute différence est assimilée à une pathologie... La médecine outil de contrôle social est l'un des moyens majeurs par lesquels arrive ce que théorisait l'Ecole de Francfort (Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse...): l'extirpation de la différence. On pourrait parler d'une réduction de la psychodiversité - pendant de la réduction de la biodiversité -, avec des individus mis au pas, devenant potentiellement interchangeables, permutables, ajustés à leurs rôles respectifs, manifestant des idiosyncrasies exploitées par l'industrie de la culture, c'est-à-dire par cette culture de masse qui "divertit", distrait et entretient la force de travail (entertainment, Unterhaltung) d'une façon consumériste, passive (des loisirs passifs, car ne demandant aucune action critique).

Une "conservation de soi sans soi", sans subjectivité.

La psychiatrie telle que la façonne le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux se réduit de plus en plus à une psychopharmacologie basée sur le marketing (ses fictions, mythes et autres justifications), car ne reposant sur aucune base scientifique démontrée - ainsi, le déséquilibre des neurotransmetteurs qui serait la cause de la dépression n'a toujours pas été démontré. Les conséquences de cette évolution et du règne de la psychopharmacologie depuis 1953 (date d'introduction de la chlorpromazine, qui marque un changement d'échelle dans la médicalisation et le disease mongering) ont été fort bien décrites dans les divers ouvrages de David Healy, de Christopher Lane, Joanna Moncrieff et d'autres auteurs.

Le disease mongering est décrit dans les notes accessibles en descendant sur cette page; le DSM est abordé (entre autres) dans celles-ci. D'autres notes et articles consacrés à la normalisation, à la surmédicalisation, aux méthodes marketing de l'industrie pharmaceutique (telles que le pharmacommerce de la peur), à la marchandisation de la dépression, à la surconsommation de psychotropes et à leurs effets secondaires, aux tares d'une psychiatrie dévoyée par les conflits d'intérêts,... sont accessibles à partir de la liste alphabétique des catégories à gauche de la page. 

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03/05/2008

La députée Catherine Lemorton estime la hausse des franchises médicales probable. Que penser de sa proposition d’une « tutelle » des médecins par l’assurance-maladie et la HAS ?

La députée PS Catherine Lemorton a donné une interview intéressante au Figaro. Elle est la rapporteure d’un texte présenté le 30 avril sur la surconsommation de médicaments en France, mentionné mais pas encore édité sur le site de l’Assemblée. Ce rapport qui sent plus le verbiage qu'une vraie connaissance du dossier et dont  le Figaro rend compte, met de nouveau en cause la stratégie marketing agressive de l’industrie pharmaceutique auprès des médecins et cherche des moyens de limiter cette consommation. Limitation ne veut pas dire couper mécaniquement tel médicament, selon les auteurs, mais encourager le bon usage. Ce qui implique beaucoup de choses, la première étant de résister aux sirènes des laboratoires qui veulent médicaliser tous les aspects de la vie et faire de tout le monde un consommateur chronique de médicaments, qu’il soit malade ou pas, d’ailleurs. On ne va pas limiter le profit pour un tel détail, quand même… Il faut que je retrouve la phrase exacte énoncée par le PDG d’une firme disant qu’il est à la tête d’une entreprise et que celle-ci a donc forcément pour but de faire vendre ses médicaments au maximum de personnes, malades ou pas. C’est cet aspect qui crée une bonne partie des catastrophes sanitaires. Exemple : une firme sort un médicament utile et bénéfique à une certaine catégorie de malades, mais, une fois qu’elle a eu l’autorisation, elle cherche à le faire gober à tout le monde. Mais tout le monde ne le tolère pas…

Ce rapport me laisse sceptique, je dirai pourquoi. Mais dans l'interview, il y a une remarque de Catherine Lemorton sur les franchises soi-disant « médicales ». C’est ce qu’on pouvait craindre dès le départ : une fois le « principe » des franchises médicales avalisé et mis en œuvre, elles ne peuvent logiquement qu’augmenter.

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05/04/2008

De l’enfer psy surmedicalisé à la gestion autonome des psychotropes. Un parcours initiatique exemplaire au Québec.

Ce livre de Luc Vigneault a été coécrit avec Suzanne Cailloux-Cohen et publié aux Éditions de L’Homme en 1997. Il 0bcae380238a74483bc57069566f27a3.jpgrelate un parcours initiatique exceptionnel qui débouche sur la création d’une méthode novatrice de « gestion autonome des médicaments de l’âme ». Après l’enfer de l’enfermement et de la surmédicalisation, Luc Vigneault a repris possession de sa dignité et de sa capacité de décision par un acte d’ »empowerment » exemplaire, favorisé par la rencontre avec une institution qui n’a rien à voir avec l’hôpital psychiatrique habituel. Pour juger des résultats, il suffit de dire que Luc Vigneault est aujourd’hui conférencier international, consultant sur des projets en santé mentale, directeur général de l'APUR Québec (Association des personnes utilisatrices des services de santé mentale) et président du conseil d'administration de l'AQRP (Association québécoise pour la réadaptation psychosociale).

L’article de  Liliane Leroy - psychologue clinicienne, attachée auprès du groupe d’études "Femmes Socialistes Prévoyantes" – s’intitule Gestion autonome des médicaments de l’âme. Une expérience québécoise. Il nous apprend ce qui a rendu cet « empowerment » possible, et comment cette méthode de gestion autonome de psychotropes, popularisée d’abord au Québec dans les groupes d’entraide, etc. s’étend actuellement à la Belgique.

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